Le post-partum est une expression dont j’avais vaguement entendu parler durant ma grossesse et j’avais cru comprendre qu’il s’agissait d’une période de transition de quelques semaines, entre l’accouchement et le moment où le corps se remettait de cette épreuve et des chamboulements liés à la grossesse. Ainsi, pour moi, globalement, le post-partum, c’était synonyme de lochies, de montée de lait et de rééducation périnéale… Une phase de ma nouvelle vie de maman à laquelle je m’étais dûment préparée en m’équipant de serviettes menstruelles et de coussinets d’allaitement et en me renseignant sur les cours de rééducation périnéale dans mon quartier.
Mon post-partum
Ainsi, lorsque mon bébé a vu le jour en février 2018, je pensais être tout à fait prête à affronter le post-partum. Or, j’avais beau avoir de quoi absorber mes lochies et mon lait et savoir que mon périnée serait « rééduqué » d’ici quelques mois, quelque chose n’allait pas : ma phase de transition semblait s’éterniser. Je n’étais plus enceinte, mais je n’étais pas non plus la mère heureuse et épanouie que je m’étais imaginée devenir. Si l’on considère la maternité comme un rite de passage selon la théorie de l’ethnologue Arnold Van Gennep, alors j’étais en phase liminale ; je n’avais plus le statut de femme enceinte mais je ne me sentais pas non plus réincorporée à la société en tant que mère. Je n’étais plus la Natasha d’avant dans ma tête comme dans mon corps et je ne parvenais pas à trouver mon équilibre dans mon nouveau rôle de mère : je vacillais, je perdais pied, tout semblait m’échapper, plus rien ne faisait sens… et ce n’est finalement qu’environ deux ans après mon accouchement que j’ai eu la sensation d’avoir suffisamment récupéré physiquement et émotionnellement pour me dire sortie du post-partum (grâce, entre autres, à une thérapie, un accompagnement par une spécialiste du sommeil des bébés puis un accompagnement par une spécialiste du sommeil des adultes).
Ces deux années ont été marquées par beaucoup de souffrances. Physiquement, j’ai eu la chance de me remettre sans difficulté de mon accouchement (par Césarienne), les lochies ont disparu au bout de quatre semaines, j’ai pu allaiter sans presqu’aucune peine (après une frénectomie) et à part un ou deux engorgements, je n’ai pas eu de maux particuliers. En revanche, mes règles se sont pointées au bout de 8 semaines (malgré l’allaitement exclusif), accompagnées de leur lot de maux, et surtout, j’ai énormément souffert du manque de sommeil pendant deux ans et beaucoup tiré sur la corde pour prendre soin de mon bébé durant mon congé parental puis remplir mes responsabilités lors de la reprise du travail (au début de la pandémie). À cela s’ajoute le fait que mes repas n’étaient certainement pas suffisamment nutritifs et caloriques pour répondre à mes besoins après une grossesse/un accouchement/un allaitement et qu’en plus de mon appétit, j’ai perdu plus de poids que je n’en avais pris durant ma grossesse. Émotionnellement, si j’ai rarement douté de mes capacités à prendre soin de mon enfant, j’étais perturbée par mon accouchement traumatique, un tas d’idées noires et de questions existentielles et j’ai très mal vécu ma matrescence. Même si je savais que devenir mère bouleverserait ma vie, je n’avais pas anticipé à quel point et j’ignorais combien certains changements me pèseraient, m’effrayeraient voire m’étoufferaient. Je me sentais prisonnière, je ne me sentais pas à ma place et j’avais l’impression de mourir à petit feu.
Il s’agissait-là de souffrances que je n’avais pas du tout imaginées et qu’aucune mère de mon entourage semblait avoir connu… Pourtant, la plupart de mes amies proches étaient déjà maman d’un·e ou plusieurs enfant(s) et nous échangions librement sur un tas de sujets profondément intimes et personnels. Néanmoins, lorsque j’ai commencé à confier mes difficultés, mes peines et mes questionnements, les langues se sont déliées et plusieurs amies m’ont avoué leurs propres tourments présents ou passés en lien avec le post-partum. C’est surtout sur Instagram où, à chaque fois que je disais sans filtre que je n’allais pas bien, que je n’étais ni heureuse ni épanouie dans mon nouveau rôle de mère, que j’ai reçu d’innombrables témoignages de soutien faisant écho au mien. S’ils n’ont pas effacé mes peines, ces échanges furent une grande source de réconfort et d’apaisement car ils m’ont assez rapidement permis de réaliser que mon expérience du post-partum n’était pas unique et que même si j’avais l’impression d’être au fond d’un tunnel sans issue, d’autres mères étant passées par là s’en étaient sorties.
Mais alors si elles sont si répandues, pourquoi n’avais-je jamais entendu parler des difficultés physiques et émotionnelles liées au post-partum ? Pourquoi ma sage-femme avec qui je discutais longuement chaque mois, ma gynécologue que j’ai consulté plusieurs fois au cours de ma grossesse, les livres que j’ai lus au sujet de la grossesse, l’accouchement et la maternité, les proches à qui j’ai posé 1001 questions sur leur expérience de maman ne m’ont pas prévenu que le post-partum pouvait être synonyme de difficultés diverses ? Et pourquoi la société semble davantage préoccupée par le bien-être du bébé que celui de la personne ayant accouché ? Et pourquoi rien – ou presque – n’est fait pour permettre à cette dernière de vivre son post-partum dans les meilleures conditions possibles ?
Ceci est notre post-partum, le livre d’Illana Weizman
La lecture de Ceci est notre post partum d’Illana Weizman m’a permis de trouver des réponses à ces questions, après près 2 ans d’errance et de souffrance dans les méandres de mon post-partum. Dans cet essai, l’autrice – qui est co-créatrice du mot-dièse #MonPostPartum et doctorante en sociologie – aborde toutes ces questions et plus encore afin de « défaire les mythes et les tabous » du post-partum « pour s’émanciper ». Son ouvrage se divise en 5 chapitres. Dans le premier, Illana explique ce qu’est le post-partum et met en exergue le décalage qui existe en France entre les maux et besoins des personnes ayant accouché et le manque de prise en charge pour les accompagner et les soutenir dans les semaines et les mois suivant la naissance de leur enfant. Dans les deux chapitres suivants, elle démontre comment différentes croyances et institutions religieuses, sociales et culturelles perpétuent le dénigrement de la douleur des femmes, comment elles moulent notre perception des fluides corporels et du corps post-partum et renforcent les injonctions sur les corps féminins. L’avant-dernier chapitre décrypte plus précisément le rôle du patriarcat dans la naturalisation de la domination masculine, la légitimation des discriminations, la normalisation des hiérarchies, l’aliénation du corps et l’intériorisation, par les femmes, de ces mécanismes de domination. Enfin, Illana propose des « pistes politiques pour un meilleur vécu post-partum et une parentalité égalitaire ».
C’est un ouvrage extrêmement riche en informations – issues d’études et d’ouvrages divers – et qui, en explorant la place des mères et la perception du corps des femmes à travers l’histoire, les religions et les institutions socio-culturelles et médicales, aide à comprendre comment le post-partum a pu devenir une étape de la vie parentale si éprouvante, aliénante et douloureuse. L’analyse d’Illana est par ailleurs enrichie et illustrée de sa propre expérience ainsi que de témoignages publiés sur le fil du mot-dièse #MonPostPartum.
#MonPostPartum était né. En quelques heures, il s’est retrouvé en TT et a littéralement explosé sur le réseau social à l’oiseau bleu. Pour la première fois, des milliers de femmes parlaient, à cœur ouvert de ce qu’elles avaient éprouvé durant leur post-partum. Certaines le vivant à ce moment, d’autres l’ayant vécu trente ans auparavant. Ce partage d’expérience et cette prise de parole collective prenait les atours d’une émouvante et puissante thérapie de groupe. Le sentiment de ne plus être seule, la normalisation, ensemble, de cette épreuve physique et mentale encore jamais reconnue, ni par la société, ni par elles-mêmes.
Ceci est notre post-partum, Illana Weizman
La lecture de cet essai m’a éclairée sur de nombreux points. Il m’a permis de comprendre que ce que je considérais comme des failles personnelles étaient en réalité des failles sociétales et m’a permis d’identifier plus précisément la racine de mes maux. Sa lecture a suscité en moi à la fois tristesse et colère mais aussi de l’espoir : en proposant des pistes politiques, inspirées de sociétés plus sensibilisées aux maux et besoins du post-partum, Illana montre qu’un autre post-partum est possible, pour le bien-être de toustes.
Que vous soyez parent ou non, que vous souhaitiez le devenir ou non, je vous recommande vivement la lecture de cet ouvrage pour ouvrir les yeux sur ce que peuvent endurer les personnes ayant accouché car nous avons toustes dans notre entourage des parents qui auraient certainement besoin d’un peu plus de compassion et de soutien dans les semaines, les mois et même les années suivant la naissance de leur(s) enfant(s). Le post-partum est une étape de la vie durant laquelle se jouent des chamboulements physiques et émotionnels tellement intenses que l’attention et des soins adaptés de l’entourage et de professionnel·les en particulier sont indispensables pour permettre aux parents de mieux faire face aux aléas de cette période et ainsi pouvoir appréhender la suite avec suffisamment de confiance et de sérénité.
Chaque pays, chaque culture, qui entend le post-partum comme une période à part, possède ses propres variantes. Mais le point commun, la ligne directrice, est que la femme qui vient de mettre au monde un enfant doit être prise en charge de façon globale sur un temps plus ou moins long. […] À l’évidence, il ne s’agira pas de rassembler la communauté de femmes ou la famille élargie pour tenir ce rôle, mais de recréer une autre forme de village à partir du co-parent, des services de santé et de leur personnel. C’est ce que met en avant François Poinso, psychiatre : « Nous, professionnels, sommes-là pour que la famille, les parents soient soutenus. Dans les sociétés traditionnelles, toute la communauté resserre les liens à la naissance. Il n’y a que dans notre monde occidental que l’on trouve des personnes seules avec un bébé. Cet isolement est dramatique. Un peu comme quelqu’un qui pratiquerait seul de la plongée sous-marine, sans aucun rappel, sans avoir un autre qui vous permette de remonter et vous attende à la surface ; nous devons être encordés, alliés les uns aux autres, pour permettre de plonger dans ce monde extrêmement complexe qu’est le nouveau-né. »
Ceci est notre post-partum, Illana Weizman
Pour aller plus loin :
- Le compte Instagram d’Illana Weizman
- L’éclaircie, sa newsletter de fiction féministe
- L’épisode #116 du podcast Bliss Stories, avec Illana Weizman
