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L’art de ne rien faire

Photo by Kelly Sikkema on Unsplash

Entre nos innombrables obligations familiales et professionnelles, nos divers loisirs et projets personnels, les différentes tâches domestiques ainsi que les nombreuses sources de distraction (médias, publicités, écrans, etc.) qui croisent notre chemin voire nous accompagne au quotidien, ne rien faire, ne serait-ce que quelques minutes par jour, peut paraître impossible. Pire encore, dans une société et à une époque où l’on prône et valorise la productivité, le multitasking, l’ascension des échelons, la collection des diplômes, des honneurs et des prix, ne rien faire pourrait être pris pour de la fainéantise, un manque d’ambition et une perte de temps.  On craint aussi l’ennui, comme si c’était un mal en soi, un mal à éviter à tout prix. Alors on fait en sorte, inconsciemment ou pas, que chaque minute de notre existence soit occupée, du réveil au coucher. Notre liste de choses à faire est tellement longue qu’il ne faudrait surtout pas perdre une minute. Et puis la vie est tellement courte qu’il serait dommage de pas remplir chacun de nos instants éveillés pour en profiter “pleinement”.

Même pour nous détendre nous avons besoin de faire ou de planifier quelque chose de significatif, de constructif, de productif : faire du sport, lire, regarder un film, créer, être au contact de la faune et de la flore, échanger avec des ami·e·s, etc. On parle souvent de l’importance d’être plutôt que d’avoir, mais qu’en est-il de l’importance d’être plutôt que de faire ? C’est une question qui me semblait intéressante à aborder dans le cadre de l’éco-défi Gérer son temps de manière durable.

Dans cet article, le neuroscientifique et psychologue cognitiviste Daniel Levitin explique l’impact d’une sollicitation constante de notre attention sur notre cerveau, notre productivité, notre créativité et notre forme de manière plus générale. Notre cerveau comprend deux réseaux attentionnels : le réseau « centré sur la tâche » et le réseau « par défaut ». Le premier s’active lorsque nous sommes concentré·e·s sur une seule et même activité, sans distraction aucune, et le second se met en route lorsqu’on est en mode rêverie, qu’on laisse notre esprit vagabonder. C’est dans ces moments-là – quand on ne fait rien qui ne nécessite une attention particulière (se doucher, se promener, faire des courses, patienter dans une salle d’attente, etc.) – que nos différentes idées et pensées se connectent, nous permettant ainsi de résoudre des problèmes, de trouver des réponses, d’être plus créatif·ve·s et perspicaces. Par ailleurs, ces moments où l’on ne sollicite pas notre réseau « centré sur la tâche » sont biologiquement réparateurs puisqu’ils réduisent la fatigue et améliorent nos fonctions cognitives ainsi que notre vigueur.

Se laisser le temps de ne rien faire et permettre à notre cerveau de vagabonder serait donc essentiel à notre bien-être, à notre productivité et à notre efficacité. Personnellement, j’ai pendant longtemps pensé que je ne profitais peut-être pas assez de mon temps libre voire même que j’étais fainéante. Quand je voyais les personnes à l’arrêt de bus rivées sur leur téléphone, les autres patient·e·s de la salle d’attente d’un cabinet médical plongé·e·s dans un livre ou un magazine, les cyclistes/conducteur·trice·s/piétons écouter des podcasts/des livres audio/de la musique, alors que moi, j’ai plutôt tendance à ne rien faire d’autre que d’attendre, marcher ou pédaler dans ces moments-là, j’avais le sentiment de ne pas savoir profiter pleinement de ces instants dépourvus d’obligations. En même temps, je suis tellement bien ainsi, tout simplement debout ou assise, immobile ou en mouvement, à attendre ou à pédaler, à laisser mes pensées vagabonder. Je sens bien que ces minutes inoccupées me sont bénéfiques puisqu’elles me permettent de faire du tri dans mes pensées, de mettre certaines idées au clair, de trouver des réponses à des questions. C’est d’ailleurs généralement dans ces moments-là que me viennent de nouvelles idées d’articles, d’activités pour mes cours ou encore de recettes ! Comme l’explique le neuropsychologue Francis Eustache dans cette vidéo (1), ces pauses que l’on s’accorde répondent généralement à une intuition (encore faut-il s’avoir s’écouter !) et permettent à notre cerveau non seulement de faire la synthèse des différentes informations qui traversent notre esprit mais aussi de mieux les assimiler et les mémoriser.

J’ai donc cessé de culpabiliser de ne rien faire dans certaines circonstances, lorsque consciemment ou pas, j’ai simplement envie de me poser (pauser). Au contraire, j’ai appris à considérer ces moments comme de véritables opportunités pour recharger, réinitialiser et entretenir mes batteries mentales. J’apprécie donc ces instants où j’attends un·e ami·e parce que je suis à l’avance ou qu’iel est en retard à notre rendez-vous, où je dois faire la queue, où j’attends un train, un bus ou un tram. J’apprécie aussi de faire la vaisselle, cuisiner et prendre une douche dans le silence, ou plutôt avec le bruit de mes pensées. Il m’arrive également de faire une pause dans mes activités lorsque je suis chez moi ou au lycée et de regarder dans le vide ou par la fenêtre, sans occupation ni intention particulière.

Je pense que c’est au cours de mes séjours chez des peuples qui possédaient matériellement peu de choses et dont le quotidien était rythmé par les saisons, la lumière du jour et leur environnement naturel que j’ai pris goût à et inconsciemment réalisé les bienfaits de ces moments dépourvus d’occupations particulières. Je me souviens avoir passé de longs moments assise à l’ombre d’une tole, dans le désert Mauritanien, auprès d’Imraguens qui, entre leurs diverses occupations (la pêche, la cuisine, le soin des enfants, etc.), pouvaient passer beaucoup de temps ensemble, assis·e·s, à ne rien faire de particulier, sans parler. Même chose chez les Kalin’as en Guyane Française et les Kunas des îles San Blas. Au début, je trouvais cela terriblement ennuyant. Et puis petit à petit, j’ai commencé à chérir ces instants propices au relâchement, à la contemplation, au repos de l’esprit et tout ce je percevais comme de l’ennui au départ est finalement devenu une nécessité pour moi.

Il est vrai que je pourrais profiter de plusieurs moments dans mes journées pour lire des articles ou des livres passionnants, écouter des émissions ou des podcasts instructifs, répondre à des messages ou envoyer quelques nouvelles express à mes proches. Pourtant, je n’ai pas le sentiment de perdre mon temps lorsque pendant 2, 5, 10 ou 30 minutes, je ne fais absolument rien. Au contraire, ces pauses propices à la rêvasserie et au vagabondage des pensées me semblent indispensables pour être pleinement présente et tirer le meilleur de ces moments où j’ai besoin d’être attentive et concentrée.

(1) Cette vidéo intitulée  “Cerveau en mode avion” (6 min) est le 7e épisode de la série (Tr)oppressée qui nous invite à réfléchir à notre rapport au temps, aux nouvelles technologies, à la consommation, etc. Je vous recommande vivement les 10 épisodes qui durent entre 6 et 7 minutes chacun.

Photo by Kelly Sikkema on Unsplash
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