Dans l’une de ses dernières vidéos YouTube, intitulée « Il n’est pas végane : peut-on rester en couple ? », Marie Sweet & Sour demande à deux couples véganes (et se demande également) s’ils ont été ou pourraient être en couple avec des personnes non-véganes. Les témoignages recueillis soutiennent globalement la même vision du couple dans le véganisme : pas d’amour ni de cohabitation possible si l’un·e ou l’autre consommait des produits d’origine animale. Bien que je comprenne le choix de se mettre en couple uniquement avec une personne végane ou de quitter un·e conjoint·e qui ne suit pas notre cheminement, force est de constater que quand le véganisme s’invite au sein de foyers fondés depuis plusieurs années, les enjeux ne sont pas les mêmes que pour un jeune couple ou une famille sans enfant ni difficultés particulières [1]. Chaque parti doit alors s’adapter et faire des compromis, déterminer ses priorités et ses limites et préserver une zone de confort afin que le (non)-véganisme de l’un·e ne devienne pas une source de frustration pour l’autre et un point de tension entre elleux.
Suite à la vidéo de Marie [2], je souhaitais partager avec vous l’impact de mon véganisme dans mon couple [3] et la manière dont mon mari et moi avons vécu ce changement sans que mes convictions ne deviennent une barrière ou un point de rupture dans notre relation.
Notre alimentation avant mon véganisme
C’est en cherchant à réduire mon empreinte écologique, en 2013, que j’ai vraiment pris conscience de l’impact environnemental des produits d’origine animale. J’ai alors fait part de mes découvertes à mon compagnon et, d’un commun accord, nous avons réduit notre consommation de chair animale et commencé à nous fournir uniquement de viande produite dans des fermes locales [4]. À cette époque, nous mangions déjà végétarien le midi à la cantine du lycée-internat où je travaillais [5] et avant de diviser notre consommation de chair animale par deux, nous en mangions à peu près un soir sur deux. La chair animale ne prenait donc pas une place particulièrement importante dans notre alimentation et mon compagnon était réceptif aux informations que je lui apportais au sujet de l’industrie de la viande.
Janvier 2014 – Le jour où je lui ai annoncé que je ne mangerais plus d’animaux
Plus j’avançais dans mes recherches sur la production de POA, ainsi que sur nos besoins nutritionnels, moins leur consommation faisait de sens pour moi. Finalement, c’est après un Noël riche en chair animale que j’ai décidé de devenir végétarienne. Je me souviens encore précisément du moment où j’en ai informé J., début janvier 2014, à Paris. Nous nous apprêtions à assister à un concert quand je lui ai annoncé que je ne voulais plus manger d’animaux. De toute évidence, ne s’y attendant absolument pas, il m’a d’emblée demandé, l’air inquiet : « Mais on ne mangera plus la même chose alors ? Et si on a des enfants ? ». Pour être honnête, ce sont des questions auxquelles je n’avais alors pas encore réfléchi (les enfants n’étaient pas du tout au programme des mois à venir !) ! Sentant que J. était préoccupé par l’impact de ce changement sur les repas que nous partagerions au quotidien, j’ai tâché de le rassurer en lui expliquant que je ne mangerais ni ne cuisinerais plus d’animaux, mais qu’il serait bien évidemment libre de cuisiner et de manger ce qu’il voudrait. Quant aux enfants, on en parlerait le moment venu ! J. a alors compris que ma décision était ferme et que même si elle modifierait les repas de notre foyer, elle ne l’empêcherait pas de continuer de manger de chair animale s’il le souhaitait.
Dans notre cuisine, au Canada
De retour au Canada, nous avons rapidement trouvé un nouvel équilibre en cuisine. J’ai continué de cuisiner la plupart des repas et J. a continué d’en préparer un ou deux par semaine, sans y inclure de viande. Bien qu’il ait été habitué à en manger au quotidien dans sa famille, J. possède un sens du goût extrêmement curieux puisqu’il adore découvrir de nouveaux ingrédients, textures et saveurs. Il a donc vu le végétarisme comme une porte d’entrée vers d’autres horizons culinaires plutôt qu’un renoncement et n’a, dès lors, plus cuisiné de chair animale.
Alors que J. préparait essentiellement des plats végétariens, pour ma part j’ai également progressivement éliminé les œufs et les produits laitiers de mes recettes dès l’annonce de mon végétarisme. Même si je n’avais pas encore ouvertement évoqué mon souhait, dans ma tête il était clair que le végétarisme ne serait qu’une étape transitoire et temporaire avant que je me sente prête à devenir végétalienne. Ainsi, sans que le véganisme ne soit évoqué, d’un point de vue pratique, il commençait déjà à se faire une place dans nos assiettes et ce, pour le plus grand bonheur de nos papilles à toustes les deux (enfin, la plupart du temps, haha ! [6]).
Juin 2014 – Transition vers le véganisme
À notre arrivée en Allemagne, en juin 2014, mon souhait de devenir végane s’est affirmé et même si je ne me sentais pas encore prête à annoncer mon véganisme à tout le monde [7], j’ai continué d’éviter les POA à la maison et expliqué à ma famille et à mes ami·es que je mangeais végétalien. De son côté, J. a commencé à tester des recettes végétaliennes quand il était responsable de la préparation des repas, bien qu’il continue de consommer des produits laitiers chez nous et de la chair animale à l’extérieur. J’avais à cette époque acheté mes premiers livres de cuisine végétale que nous feuilletions ensemble au moment de l’élaboration des menus et toustes deux nous réjouissions de poursuivre nos découvertes culinaires.
Printemps 2016 – Fini les exceptions !
Même si je me considérais végane et faisais tout mon possible pour éviter les POA chez moi comme à l’extérieur, il restait de rares contextes où j’avais du mal à dire que j’étais végane, par peur des réactions ou d’avoir le sentiment de « déranger ». Finalement, c’est en découvrant mon intolérance au lactose à la suite d’examens médicaux que j’ai réussi à dire « Stop ! » à tous les POA en toutes circonstances… Pour mon compagnon, cela ne changeait plus grand-chose à ce stade-là puisque notre cuisine était déjà principalement végétalienne depuis plus de deux ans et que, la plupart du temps, je mangeais végétalien à l’extérieur depuis plus d’un an.
Le jour où mon mari est devenu végétarien
Quelques temps après, J. m’a annoncé qu’il ne mangerait plus de chair animale. Même s’il n’en mangeait plus que rarement, j’ai accueilli cette nouvelle avec étonnement car il m’avait souvent dit qu’il se voyait mal renoncer à certains plats familiaux à base de viande. Il avait donc suivi son propre cheminement en se renseignant dans son coin et en me posant des questions de temps à autre.
De l’extérieur, on peut penser que mon mari est devenu végétarien « grâce » à moi. Or, je n’ai jamais consciemment essayé de le convaincre d’abandonner les POA. Néanmoins, en particulier au début de mon cheminement, en 2013-2014, je lui avais clairement expliqué pourquoi consommer de la chair animale, des produits laitiers, des œufs et du miel m’était devenu insoutenable. Par la suite, il a abordé le sujet de lui-même à plusieurs reprises, toujours dans le souci de mieux comprendre tout ce qui se jouait derrière l’exploitation animale. Ainsi, il me donnait régulièrement à lire des articles sur les problèmes éthiques, environnementaux et sanitaires liés à la consommation de POA et me posait également des questions assez précises pour mieux cerner les souffrances animales dans les industries de la viande, laitières, textiles, etc. De toute évidence, en cherchant à comprendre pourquoi j’étais devenue végane, il en était venu à la même conclusion que moi : il était urgent et nécessaire de réduire drastiquement notre consommation de POA.
Nul doute qu’en devenant végane j’ai planté une graine dans l’esprit de mon conjoint mais ce n’est pas moi qui l’ai convaincu d’éliminer les animaux de son assiette : il a pris la peine de s’informer, de réfléchir et a fait ses propres choix, en toute connaissance de cause et à son rythme. Serait-il devenu végétarien s’il n’avait pas été en couple avec moi ? Peut-être pas, mais dans tous les cas, ce choix est le fruit de son propre cheminement et non de quelque incitation de ma part.
Mon mari mange (encore) des POA et ça ne me dérange pas
Aujourd’hui, mon mari ne mange donc plus du tout d’animaux. Sauf à l’extérieur, il ne consomme plus d’œufs ni de lait animal mais il mange encore du fromage ainsi que du yaourt au lait animal chez nous. Au-delà de l’alimentation, il privilégie généralement les produits véganes (cosmétiques, maroquinerie, chaussures, etc.) mais il lui arrive d’acheter des pulls en laine.
Même si je ne suis pas insensible à la présence de produits laitiers dans notre réfrigérateur, je peux les tolérer. Néanmoins, quand j’ai fait mes premiers pas vers le véganisme en 2014, j’admets que je trouvais difficile d’avoir ces produits face à moi au quotidien. Ainsi, alors que je faisais l’essentiel des courses, je laissais à J. le soin d’acheter ses propres produits laitiers, étant donné qu’il me pesait de les choisir et de mettre de l’argent dans des produits issus de la souffrance animale. Aujourd’hui, quand je fais les courses, je prends tout ce qu’il y a sur la liste, même les produits laitiers. En effet, que ce soit lui ou moi qui les mette dans le panier, cela ne fait aucune différence à mon sens puisque ces produits finissent dans notre réfrigérateur [8] !
Je vis donc avec un conjoint qui mange des produits au lait animal et porte des pulls en laine … Personnellement je le vis bien, alors que j’entends que pour d’autres véganes, cette situation serait insupportable. Il faut dire qu’en tant que végane dans un contexte socioculturel favorisant l’exploitation animale dans bien des domaines, je croise des POA plusieurs fois par jour et je dois alors m’efforcer de ne pas m’attarder sur toute la souffrance qu’il y a derrière, sans quoi je serais le plus souvent profondément dégoutée, triste et en colère. De façon générale, chaque végane vivant en société doit se construire un bouclier pour partager des repas au travail, entre ami·es ou en famille où se trouvent des POA et côtoyer des personnes qui sont complètement insensibles à la cause animale.
À titre personnel, je me sens tout à fait capable de brandir ce bouclier dans mon foyer, sans que cela ne me pèse. Même si actuellement quelques-un·es de mes ami·es sont véganes, aucun·e ne vit à Freiburg et jusqu’à il y a quelques mois, j’étais la seule employée végane de mon lycée (nous sommes désormais deux, youhou !). Je suis donc principalement entourée de personnes qui consomment des POA (dont beaucoup de végétarien·nes) et ne partagent pas mes préoccupations pour la cause animale ou tout du moins pas au même degré. Ainsi, puisque je parviens à nouer et cultiver des liens avec des ami·es et collègues non-véganes, je me sens également capable de le faire avec la personne dont je suis tombée amoureuse il y a 14 ans, quand ni lui ni moi ne nous intéressions au spécisme.
Je dois néanmoins reconnaître que ma capacité à tolérer la présence de quelques POA dans mon foyer est aussi très liée au fait que mon mari a soutenu mon positionnement et mon mode de vie dès le début. Il a pris le temps de s’informer et de me poser des questions et, ainsi, très vite, il s’est rendu compte que ma démarche faisait complètement sens, aussi bien d’un point de vue éthique autant qu’environnemental et sanitaire. Certes, ce cheminement va à contre-sens des normes culturelles qui nous ont moulé·es mais lui comme moi avons toujours préféré explorer des avenues hors des sentiers battus plutôt que de chercher à rentrer dans un moule. Grâce à J. j’ai réussi à trouver le courage mental de dire stop aux POA en toutes circonstances car il m’a aidée à surpasser les barrières sociales qui me freinaient. Avant même qu’il ne devienne végétarien, c’était lui qui abordait le sujet de la cause animale ou qui défendait ma démarche lors de certaines discussions et repas de famille quand moi-même n’en avais tout simplement pas le courage. Sans être végane, J. reste sensible au spécisme et fait de son mieux pour soutenir et promouvoir un mode de vie sans POA.
Par ailleurs, le double fait qu’il se soit montré très ouvert à la cuisine végé et n’ait finalement plus jamais souhaité manger de chair animale à la maison nous a permis de conserver notre plaisir de cuisiner et partager des repas communs. Étant donné qu’il n’a pas d’allergies ni de dégoût alimentaire particulier et qu’il est doté d’une curiosité culinaire insatiable, nous avons pu éliminer les POA et intégrer de nouveaux végétaux à notre alimentation sans aucune difficulté. De plus, à partir du moment où J. a su que nous n’avions pas forcément besoin de POA pour répondre à nos besoins nutritionnels et constaté qu’on pouvait continuer de se régaler et même se sentir mieux en se nourrissant uniquement de végétaux, il était heureux de favoriser une alimentation végétale. D’ailleurs, quand nous sommes à l’extérieur et que je dois cuisiner un plat végétalien pour moi-même, il préférera généralement le partager avec moi plutôt que de manger l’option végétarienne. Il me semble que c’est sa manière de soutenir ma démarche en société, de dire que même s’il a la possibilité de manger un plat végétarien, il privilégie le végétalien, non seulement pour le plaisir du partage mais également parce que, bien souvent, il le trouve tout simplement meilleur, plus nourrissant et plus digeste.
En fin de compte, mon véganisme n’a pas bousculé notre vie de couple principalement, selon moi, grâce au fait qu’il y a eu, de part et d’autre, un effort d’adaptation et une volonté sincère de comprendre nos malaises et barrières respectives et de les respecter. En parallèle, mon mari a facilité ma transition vers le véganisme sans jamais me donner le sentiment que mon choix était un poids pour lui spécialement restrictif et contraignant chez nous comme à l’extérieur. J’ignore s’il sera un jour végane mais peu m’importe [9] : l’essentiel pour moi est de sentir que la personne avec qui je partage mon foyer soutient et respecte mon positionnement, ce qu’il fait de bien des manières au quotidien. Et il me semble qu’avec ma cuisine hyper gourmande et nourrissante, je le lui rends bien [10] !
[1] Des difficultés telles une situation économique précaire, des problèmes de santé plus ou moins grave, des troubles du comportement alimentaire, etc.
[2] Je préfère préciser que cet article n’est pas une critique de la vidéo de Marie, ni même une réponse à celle-ci mais qu’après l’avoir écoutée j’ai simplement eu envie de partager une expérience différente de celles des couples mis en avant dans cette vidéo.
[3] Je précise également que ma manière de vivre ma situation personnelle ne remet pas en question la légitimité des personnes véganes à vouloir rester entre elles dans leur vie amoureuse. Nous avons toustes des sensibilités et des priorités différentes et l’essentiel est d’être en accord avec nos choix.
[4] Nous vivions alors dans la forêt britanno-colombienne, sur l’île de Vancouver, au Canada.
[5] La cantine proposait un plat végétarien à chaque repas et personnellement j’ai toujours préféré manger végétarien de manière générale, en particulier à l’extérieur. Même quand j’étais élève dans ce même internat de mes 16 à 18 ans, j’y mangeais exclusivement végétarien alors qu’en pratique je n’étais pas végétarienne.
[6] On se rappellera toujours mes premiers muffins végétaliens immangeables qui avaient un goût de… poisson !
[7] J’ai parlé de cette période transitoire dans mon article « Pourquoi je ne mange presque plus de produits laitiers?« , publié en 2015.
[8] Je pense toutefois qu’en pratique, mettre des pots de yaourt dans son panier n’est pas la même chose que d’y déposer des morceaux de cadavres d’animaux. Bien qu’en réalité la souffrance des animaux de l’industrie laitière soit décuplée, je me sens bien moins dégoutée face à du lait animal qu’à de la chair animale.
[9] Bien entendu, cela m’importe pour les animaux. Mais l’idée que J. ne devienne jamais végane ne m’empêche pas de me projeter à ses côtés pour le reste de ma vie.
[10] Ce n’est pas moi qui le dit 😉
