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Favoris lecture #5 – polygamie, famille, racisme, misandrie, violences policières

Pour cette 5e sélection de livres favoris, je vous présente deux romans, deux essais et une bande-dessinée sur des sujets de société variés : la polygamie, les déchirements familiaux, le racisme, la misandrie et les violences policières. Des lectures qui m’ont chacune beaucoup remuée à leur manière et que je vous recommande vivement si les sujets évoqués vous intéressent.

Les impatientes

de Djaïli Amadou Amal

Résumé de l’éditeur : « Patience, mes filles ! Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie ». Au nord du Cameroun, au sein des riches familles peules et musulmanes, la patience est la vertu cardinale enseignée aux futures épouses. Malheur à celle qui osera contredire la volonté d’Allah ! Entre les murs des concessions, où règnent rivalité polygame et violences conjugales, la société camerounaise condamne ces femmes au silence. Mais c’est aussi là que les destins s’entrelacent. Ramla, arrachée à son premier amour ; Safira, confrontée à l’arrivée d’une deuxième épouse ; Hindou, mariée de force à son cousin : chacune rêve de s’affranchir de sa condition. Jusqu’où iront-elles pour se libérer ? »

Réflexions et impressions personnelles : À travers ce roman inspiré de faits réels, on découvre le destin de trois jeunes femmes dont les vies s’entremêlent. Il y a d’abord Ramla, l’une des rares filles de sa génération qui tient à passer le bac et à poursuivre ses études. Alors qu’elle s’apprête à épouser le meilleur ami de son frère, dont elle est amoureuse, son père décide de rompre ses fiançailles afin qu’elle épouse un cinquantenaire richissime et haut placé. Il y a aussi Hindou, la sœur de Ramla, mariée de force à son cousin alcoolique peu de temps après avoir été reconnu coupable d’avoir violé une domestique. Enfin, il y a Safira, la première épouse du mari de Ramla qui, après 20 ans de mariage monogame, est horrifiée à l’idée de partager son mari avec une autre femme. À travers chacune de leur voix, on découvre leurs souffrances en tant que femmes dans une société patriarcale où le mariage est présenté comme la seule finalité de leur vie, où elles doivent se soumettre à l’autorité de leur mari (quand ce n’est plus celle de leur père ou de leurs oncles), rivaliser avec leurs co-épouses sans laisser transparaître leur jalousie et surtout faire preuve de « patience » en toutes circonstances, même quand elles sont battues, violées, dénigrées. Sachant que l’autrice, ayant elle-même subi un mariage forcé, s’inspire ici de faits réels, ce récit est particulièrement bouleversant et la violence physique et psychologique qui caractérise la vie des trois protagonistes rend sa lecture assez pénible. J’ai toutefois apprécié le caractère intime de l’histoire et le style de l’autrice qui, en nous livrant les pensées de ces trois femmes et en faisant appel à la répétition, aide à comprendre le degré d’emprise de leur famille sur leurs vies, l’aggravation de leurs souffrances voire de leurs comportements nuisibles, leur renoncement à une vie différente ou, au contraire, leur combat permanent pour lutter contre cette injonction – mortelle – à la patience.

Où vivaient les gens heureux

De Joyce Maynard

Résumé de l’éditeur : « Lorsque Eleanor, jeune artiste à succès, achète une maison dans la campagne du New Hampshire, elle cherche à oublier un passé difficile. Sa rencontre avec le séduisant Cam lui ouvre un nouvel univers, animé par la venue de trois enfants : la secrète Alison, l’optimiste Ursula et le doux Toby. Comblée, Eleanor vit l’accomplissement d’un rêve. Très tôt laissée à elle-même par des parents indifférents, elle semble prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Et si entre Cam et Eleanor la passion n’est plus aussi vibrante, cette vie familiale au cœur de la nature, tissée de fantaisie et d’imagination, lui offre des joies inespérées. Jusqu’au jour où survient un terrible accident… Dans ce roman bouleversant qui emporte le lecteur des années 1970 à nos jours, Joyce Maynard relie les évolutions de ses personnages à celles de la société américaine. »

Réflexions et impressions personnelles : Oh que ce livre m’a émue ! J’ai été profondément touchée par l’histoire d’Eleanor et des difficultés qu’elle traverse en tant qu’enfant, jeune fille, femme, épouse et mère de famille tout au long de sa vie. Plus qu’un personnage attachant, il s’agit d’un personnage dont l’histoire au caractère universel a beaucoup raisonné en moi – j’y ai retrouvé des situations, des sentiments, des comportements propres à la société patriarcale et capitaliste dans laquelle nous vivons mais aussi toute la complexité, l’intensité et la diversité des relations sociales qui peuvent nous nourrir autant que nous détruire. J’ai par ailleurs beaucoup aimé la forme du récit qui ne suit pas un ordre chronologique sans pour autant perdre les lecteurices. Cela donne beaucoup de dynamisme à l’histoire et permet de mettre en exergue certains événements clés du passé et ainsi de mieux comprendre l’évolution des personnages mais aussi de parsemer le récit d’une belle dose de nostalgie. Pour ne rien gâcher, c’est une fin comme je les aime dans le sens où peu de choses sont laissées en suspens et où l’histoire se termine sur une note relativement positive.

Kiffe ta race

De Rokhaya Diallo et Grace Ly

Résumé de l’éditeur : « Si les personnes visées en premier lieu par le racisme sont les plus qualifiées et légitimes pour en décrire les effets et déterminer les moyens d’action permettant la lutte anti-raciste, nous n’en sommes pas moins toustes concernées à différents niveaux. Car le racisme est une question de société qui appelle une réponse et un engagement collectifs. S’il affecte des individus, ce n’est pas pour autant un problème individuel, ni celui de ses seules cibles, mais bien le reflet d’un système sociétal global. Quelles formes prend le racisme dans nos vies quotidiennes ? Comment déconstruire le racisme ? Quels outils déployer face aux manifestations diverses du racisme ? Comment construire un destin politique commun ? Ce sont autant d’axes que Rokhaya Diallo et Grace Ly développent dans cet ouvrage, mêlant la théorie à leurs observations personnelles et intimes, dans le prolongement du podcast qu’elles ont créé ensemble en 2018 chez Binge Audio. Leur antiracisme n’est pas moral mais politique : il est avant tout, nourri par la volonté d’œuvrer en faveur de la justice sociale. »

Réflexions et impressions personnelles : J’ai la chance de vivre et travailler dans un contexte où je me sens assez préservée du racisme. Le racisme fait d’ailleurs partie des problématiques sociales au cœur de mes cours d’anthropologie et mes élèves sont bien plus informé·es sur les questions de race que la plupart des personnes racisées de manière favorable que je côtoie à l’extérieur du travail. Je me prends parfois de belles claques quand je parle de racisme avec des personnes non sensibilisées à cette problématique et je finis souvent par me taire et ravaler mes larmes tant la violence de leurs propos m’abasourdit et me heurte. Combien de personnes affirment ne pas être racistes alors qu’elles sont incapables d’écouter la parole des personnes concernées, de remettre en question leurs croyances, de reconnaître leurs biais et de se positionner en tant qu’allié·es ? Fidèle auditrice du podcast Kiffe ta race, j’étais curieuse de découvrir l’essai éponyme de Rokhaya Diallo et Grace Ly et là où le podcast manque parfois de profondeur et de précision, le livre est extrêmement détaillé et instructif. Il s’agit à mon sens d’un excellent livre d’introduction au racisme tant il est bien structuré et son contenu accessible. Les autrices y abordent aussi bien des questions de base comme « C’est quoi la race ? » que des sujets plus complexes comme l’intersectionnalité et l’appropriation culturelle. T

Les termes les moins courants ou le plus souvent incompris sont expliqués avec soin et chaque problématique est illustrée à l’aide d’une diversité d’exemples du passé ou plus contemporains. Tout au long de l’ouvrage, les autrices soulèvent des questions qui poussent à l’introspection et proposent des solutions pour faire face à certaines situations du quotidien, en tant que personnes racisées de manière défavorable ou bien en tant qu’allié·es. Il s’agit donc à la fois d’un essai informatif et d’un manuel d’action que j’ai trouvé très enrichissant personnellement. Les autrices m’ont notamment permis de remettre en question l’usage du mot racisé·e (auquel je préfère désormais ajouter « favorablement » ou « défavorablement »), de comprendre d’où vient la joie profonde que je ressens en regardant la série Ms Marvel (la première série occidentale où je peux m’identifier à des personnages !) et de m’armer d’arguments nouveaux et plus solides pour continuer ma lutte contre le racisme.

Moi les hommes, je les déteste

De Pauline Harmange

Résumé de l’éditeur : « Et si les femmes avaient de bonnes raisons de détester les hommes ? Et si la colère à l’égard des hommes était en réalité un chemin joyeux et émancipateur dès lors qu’on la laisse s’exprimer ? Dans ce court essai, Pauline Harmange défend la misandrie comme une manière de faire place à la sororité et à des relations bienveillantes et exigeantes. Un livre féministe et iconoclaste à mettre entre toutes (oui, toutes !) les mains. »

Impressions et réflexions personnelles : Dans ce petit livre dont le titre en a choqué plus d’un·e, qui a été l’objet de critiques virulentes et même menacé de censure (au lieu de quoi il a été traduit dans près de 20 langues), se trouve un récit intime et politique qui a beaucoup raisonné en moi et qui m’a aussi permis des prises de conscience importantes dans mon cheminement féministe. Il m’a fait réaliser que nombre des traits de caractère que je me reproche parfois, me donnant le sentiment d’être faible et effacée dans certaines situations, sont le fruit de mon conditionnement social et non des particularités innées. Il m’a permis de mieux comprendre et assumer ma misandrie. Il m’a aussi donné envie de mettre plus de sororité dans ma vie. L’une de mes élèves, qui l’a également lu, me disait combien les propos de Pauline avait fait écho en elle et combien ils l’avaient rassurée aussi en ce sens qu’on peut être féministe sans être parfaitement déconstruit·e et libéré·e de certaines injonctions du patriarcat. C’est un petit livre sans prétention, d’à peine 80 pages, mais qui en dit beaucoup sur le poids du patriarcat et la nécessité de lutter, ensemble, contre cette idéologie qui nous étouffe, nous dénigre, nous exploite, nous tue.

« Ne parlez pas de violences policières »

Résumé de l’éditeur : « En collaboration avec Mediapart, La Revue Dessinée publie une Edition spéciale intitulée « Ne parlez pas de violences policières ». Cette revue de 160 pages décrypte les rouages d’une violence d’État, des manifestations des Gilets jaunes à la mort de Cédric Chouviat. Au sommaire Les enquêtes édifiantes de Pascale Pascariello et Camille Polloni racontées en bande dessinée. Sous les traits des dessinateurs Thierry Chavant et Aurore Petit, les journalistes de Mediapart passent au crible le fonctionnement de la police des polices et l’histoire d’une arme controversée, le LBD. Un reportage inédit de l’autrice Marion Montaigne au Salon mondial de l’armement. Plongée dans cet univers riche en testostérone, la dessinatrice passe aux rayons X des innovations dignes de la science-fiction qui composeront peut-être le futur arsenal des forces de l’ordre. Un documentaire sur les origines et l’essor de Black Lives Matter, de la mort de Trayvon Martin à celle de George Floyd.  » Ce n’est pas un moment, c’est un mouvement « , préviennent les militants. Parfois présenté comme un acte II du mouvement pour les droits civiques, leur combat est devenu mondial. Des témoignages de l’intérieur. Officier de police judiciaire ou CRS, gradé ou simple flic, six membres des forces de l’ordre tombent le casque pour parler de leur institution. Leur parole est rare. Plus encore lorsqu’elle est critique. « Mourir dans les rues de Paris ou en banlieue n’a pas la même valeur », dans un entretien au long cours Assa Traoré raconte son combat. »

Réflexions et impressions personnelles : C’est grâce aux réseaux sociaux que j’ai pris conscience de l’ampleur des violences policières, en particulier à l’égard de personnes minorisées et des activistes. Bien qu’il convienne de garder un œil critique sur les récits qu’on voit passer sur les réseaux sociaux, on ne peut dénier la violence des images que certain·es ont pu capturer lors d’interpellations, d’événements ou de manifestations. Par ailleurs, les personnes qui osent porter plainte ou bien raconter leur histoire (lorsqu’elles survivent aux violences qu’elles ont subi) savent qu’elles s’exposent à davantage de danger, de répression, d’intimidation – ce n’est donc clairement pas dans leur intérêt de dire du mal de la police ou tout du moins de certain·es policier·ères… On a trop longtemps associé les violences policières aux États-Unis alors qu’en bas, à quelques rues ou kilomètres de chez nous, des citoyen·nes dont le comportement ne présente aucun signe de menace sont discriminé·es, intimidé·es, bousculé·es, frappé·es, etc., par celleux qui sont supposé·es nous protéger.

Bien évidemment « not all flics ». Bien évidemment, certaines personnes intègrent la police avec la volonté sincère de protéger la population et tentent, tant bien que mal, d’appliquer leurs louables valeurs au travail. Mais quel est le poids de ces individus face à une institution profondément raciste, sexiste et violente ? Cette revue composée d’enquêtes, d’interviews et de récits extrêmement variés, m’a personnellement permis de mieux comprendre les rouages de la Police en France, ses dysfonctionnements, les moyens mis à sa disposition pour violenter les citoyen·nes, la disproportionnalité de ces moyens face aux dangers supposés ou inexistants, la banalisation de leur usage ou encore l’impunité et donc le pouvoir des policier·ères. À l’image des articles de Médiapart et des BD de la Revue Dessinée, cette édition spéciale est extrêmement riche et pointue et permet, à travers des exemples spécifiques et des récits détaillés, de mieux comprendre comment la police française en est arrivée là, la place du fascisme en France et l’importance de lutter contre cette institution qui protège principalement ses intérêts.

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