Cet article est extrait du 1er numéro de mon webzine Cardamome & Curcuma. L’explosion des pratiques d’appropriation culturelle dans le domaine culinaire – en particulier à l’ère des réseaux sociaux – et l’absence de critique à ce propos dans quelconque média m’a donné envie de mettre cet article en libre accès. J’espère que sa lecture et sa diffusion contribueront à l’émergence de remises en question par toutes les personnes concernées – influenceureuses, restaurateurices et consommateurices – et à la valorisation du travail des personnes issues de cultures minorisées.
De la commercialisation d’un riz jerk supposément jamaïcain par le chef britannique Jamie Oliver au grimage de Madonna en Reine Berbère, en passant par l’usage de coiffes autochtones pour Halloween, les cas d’appropriation culturelle suscitent beaucoup d’émoi sur internet. Alors que certain·es pointent du doigt l’usage et l’exploitation d’éléments de cultures de peuples par ailleurs marginalisés, d’autres s’enorgueillissent de les « honorer » et défendent l’idée selon laquelle ces usages ne causent aucun tort. Le plus souvent, ces personnes ont une compréhension erronée de l’appropriation culturelle et ignorent tout ou presque de ses racines racistes et coloniales ainsi que de ses répercussions sur les personnes issues des cultures dont iels tirent profit. Souvent difficile à reconnaître ou confondue avec de simples actes d’appréciation ou d’échanges culturels, l’appropriation culturelle est une pratique répandue et banalisée qui ne date pas d’hier. Largement amplifiée par la colonisation, elle n’a néanmoins été véritablement nommée comme telle qu’à la fin du 20e siècle.
L’appropriation culturelle, qu’est-ce au juste ?
Par définition, l’appropriation culturelle implique l’usage, par des membres d’une culture dominante, d’éléments matériels ou immatériels d’une culture dominée, à des fins diverses. À la manière des colons qui ont exercé leur pouvoir pour exploiter à leur insu des groupes dominés, leurs corps, leurs terres et leurs savoirs, des personnes de groupes dominants continuent aujourd’hui de jouir, consciemment ou pas, des relents de la colonisation en utilisant librement des éléments culturels de ces mêmes peuples. Que ce soit pour des raisons esthétiques (par exemple, des personnes non-noires et non-rastafariennes portant des dreadlocks), pour se divertir (comme faire de la capoeira) ou s’enrichir (au moyen de vente ou d’exposition d’objets d’art aborigène) tous les cas d’appropriation culturelle s’inscrivent dans un contexte de domination. Comme le dit très justement la journaliste Julianne Escobedo Shepherd : « Les personnes privilégiées veulent emprunter le côté « cool » des personnes racisées privées de leurs droits, mais n’ont pas à faire face à la discrimination qui l’accompagne ».
Dans ma famille d’origine indienne, nous portons régulièrement des salwar kameez[1] ou des saris. Enfant, j’étais toujours gênée de sortir ainsi vêtue et j’espérais ne croiser personne sur le chemin entre l’appartement et la voiture. Les seuls moments où j’arborais volontiers une tenue traditionnelle indienne en public, c’était pour Mardi Gras ! J’avais si bien internalisé les regards désapprobateurs et les remarques désobligeantes sur nos tenues traditionnelles que j’en étais venue à croire que, dans l’espace public en France, celles-ci n’étaient acceptables qu’en guise de déguisement. Pourtant, quand des personnes blanches portent ces mêmes vêtements, elles ne sont ni moquées ni dénigrées ni discriminées : bien au contraire, on a plutôt tendance à les couvrir de compliments !
Qu’est-ce que la culture ? Comme l’explique l’anthropologue afro-brésilien Rodney William, pour comprendre ce qu’est l’appropriation culturelle, il convient de définir la culture. Dans son ouvrage L’appropriation culturelle, l’auteur associe les perspectives de l’anthropologue Clifford Geertz, de l’anthropologue Kanbengele Munanga et de l’artiste, académicien et homme politique Abdias Nasciemento pour définir la culture « comme un ensemble de caractéristiques humaines qui ne sont pas innées et incluent beaucoup plus que les aspects visibles, concrets. La façon de marcher, de parler, de penser ; la façon de s’habiller, de se comporter, de sentir ; la foi, la vision du monde, les relations ; les créations, les institutions et les valeurs d’un groupe ; l’art et le savoir. En bref, la culture peut être entendue sous divers angles : les idées, les croyances, les normes, les attitudes, les abstractions, les institutions, les techniques, etc. Tout cela inséré dans la culture d’un peuple, possède des significations et une histoire ». Cette dernière phrase est, à mon sens, particulièrement importante pour saisir en quoi, de manière générale, l’appropriation culturelle peut être blessante et offensante.
Comment reconnaître l’appropriation culturelle ?
Identifier les cas d’appropriation culturelle n’est pas toujours évident mais, en nous posant les bonnes questions, nous pouvons y parvenir :
- Les éléments utilisés sont-ils issus de la culture d’un peuple dominé ? Par exemple, quand une personne blanche porte un sari, elle utilise une tenue d’un peuple colonisé et oppressé. À l’inverse, quand un·e Indienne porte un jean, on ne peut pas lui reprocher d’utiliser un élément d’une culture dominée.
- L’usage de ces éléments se fait-il dans le respect des valeurs et de la symbolique que ce peuple y attache et avec son accord ? Ce n’est certainement pas le cas des coiffes autochtones utilisées comme de simples déguisements, alors qu’elles ont une signification spirituelle importante. En effet, ces coiffes fabriquées à partir de plumes choisies avec soin pour leur valeur symbolique sont généralement offertes à l’issue de cérémonies traditionnelles à des personnes ayant un statut particulier.
- La création d’objets ou la mise en place de services inspirés d’une culture dominée s’inscrit-elle dans le cadre d’une collaboration avec des membres de ces cultures ? Par exemple, pour la création de sa collection de bijoux « inspirés du monde du yoga, de l’Inde et de ses divinités », une marque de bijoux française a préféré collaborer avec une influenceuse blanche plutôt qu’avec une personne d’origine indienne.
- Cette collaboration s’articule-t-elle autour des exigences des membres de cette culture ? Si collaborer avec une personne issue de la culture mise en avant est un début, cela ne fait pas tout : encore faut-il que la marque soit véritablement à son écoute et qu’elle respecte ses souhaits et priorités.
- Ces créations sont-elles réalisées dans le respect des techniques, rituels, etc., qui les caractérisent au sein des cultures concernées ? L’acarajé, un beignet de haricots noirs, est traditionnellement utilisé comme offrande lors de rituels religieux afro-brésiliens (tel le candomblé), où il est considéré comme sacré. Il a pourtant été commercialisé par des profanes qui se sont empressé·es d’éliminer rituels et symboles y étant associés et même de modifier son nom d’origine, jusqu’à ce que l’État brésilien n’intervienne pour empêcher cette pratique.
- Ces services sont-ils proposés dans le respect des us et coutumes des cultures dont ils s’inspirent ? D’origine indienne, le yoga a été considérablement modifié en Occident sous l’effet du capitalisme et du patriarcat. Enseigné par des personnes blanches, il est souvent exploité sans reconnaissance de sa culture d’origine et avec une méconnaissance de son rôle dans le quotidien des Indien·nes.
- Les bénéfices de leur vente reviennent-ils à des personnes issues de ces cultures ? En 2020, la créatrice française Isabel Marant a sorti une collection inspirée des imprimés Purepecha, des motifs traditionnels de peuples indigènes du Mexique. Des bénéfices tirés de la vente de cette collection, ces peuples n’ont pourtant jamais vu la couleur !
Si vous avez répondu « Non » à l’une de ces sept questions, alors vous êtes face à un cas d’appropriation culturelle. On peut donc distinguer, d’une part, l’usage d’éléments empruntés à d’autres cultures s’inscrivant dans une logique de domination capitaliste et néocoloniale et, d’autre part, un usage motivé par la volonté sincère de valoriser les connaissances et les compétences de peuples dominés.
Les préjudices de l’appropriation culturelle
Les conséquences de l’appropriation culturelle sont diverses mais causent en général du tort aux membres des cultures concernées. Ainsi, suivant sa nature et son contexte, l’appropriation culturelle peut :
- Invisibiliser, marginaliser et stigmatiser les peuples dominés
- Limiter leur accès à certains contextes et sources de revenus
- Dénigrer leurs savoirs et compétences
- Déformer des éléments matériels ou immatériels de leur culture
- Les offenser, voire les humilier
- Renforcer certains stéréotypes
Par opposition, les personnes qui versent dans l’appropriation culturelle en profitent, puisqu’en s’inspirant d’éléments culturels de peuples dominés, elles améliorent leur capital culturel, social et économique et, ainsi, leur statut dans la société. In fine, l’appropriation culturelle renforce et maintient la hiérarchie raciale. Même quand des entreprises s’efforcent de collaborer avec des personnes issues de cultures dominées, il faut garder un œil critique sur leurs pratiques. En effet, d’après l’anthropologue canadienne Sandra Niessen, « recruter des autochtones pour créer des vêtements de luxe, c’est reconnaître leurs compétences mais pas leur droit à leurs propres systèmes d’habillement dans n’importe quel contexte ». Par exemple, dès lors qu’ils sont portés par des mannequins pour un défilé de la marque de luxe Gucci, les turbans sikhs deviennent des accessoires à la mode alors que les hommes sikhs qui le portent en Occident font l’objet de discriminations.
Quand l’appropriation culturelle s’immisce en cuisine
Depuis plusieurs années, les cuisines dites « du monde » ou « exotiques » ont gagné en popularité en Occident. Nous pouvons désormais déguster un pad thaï, un dahl ou encore des fallafels dans la plupart des villes européennes et au-delà, voire en acheter des versions surgelées ou les réaliser nous-mêmes grâce aux nombreuses recettes à notre portée. Or, si la popularité de ces plats d’ailleurs est aujourd’hui indéniable, cela n’a pas toujours été le cas. Ainsi, quand ma famille s’est installée en France à la fin des années 70 et que mon oncle proposait des spécialités indiennes, comme les samossas, à la vente sur les marchés, on le regardait, lui et ses préparations, avec dégoût, mépris et dédain. À tel point qu’il a fini par se former à l’art des pizzas… Celles-ci se vendirent mieux, mais, aux yeux de beaucoup, un Indien qui préparait des spécialités italiennes n’était toujours pas « à sa place »… À la fin des années 90, l’une de ses filles a ouvert un restaurant indien à Grenoble : preuve qu’en quelques décennies la place des cuisines d’Asie et d’ailleurs a beaucoup évolué en France. D’ailleurs, je me réjouis de ce tournant et de l’intérêt grandissant pour les techniques, les ingrédients et les plats qui caractérisent les cultures de peuples minorisés à travers le monde.
Malgré tout, la manière dont ces cuisines sont célébrées et mises en avant me laisse souvent un goût amer… La cuisine est pourtant une belle porte d’entrée pour s’ouvrir à d’autres cultures, d’autres modes de vie et de pensée. En s’intéressant à différentes manières de se nourrir, on s’instruit par exemple sur la culture de plantes endémiques de contrées variées, sur des techniques de préparation adaptées à d’autres environnements ou encore sur des traditions culinaires influencées par divers climats et croyances. Derrière chaque plat, il y a tout un processus de création et une histoire, tout un peuple et son savoir. Or, force est de constater que quand un chef sans origine maghrébine met un couscous au menu de son petit resto bio ou qu’une créatrice culinaire blanche propose une recette de dahl sur son blog, iels ne s’intéressent généralement guère à la source, à l’authenticité et à la signification de ces recettes, sans parler du devenir des peuples dominés sans lesquels ces mets ne seraient jamais arrivés jusqu’à nous. Ces pratiques sont tellement banalisées qu’elles ne sont que rarement questionnées et leur impact encore moins.
Au restaurant : « Vous reprendrez bien un peu de racisme ? »
En 2019, Arielle Haspel, une coach étasunienne sans origine asiatique ouvre un restaurant chinois à New York. Du décor au menu en passant par le nom Lucky Lee’s, tout est pensé pour correspondre aux normes stéréotypées des restaurants chinois, à un détail près : contrairement aux restaurants chinois classiques, le restaurant d’Arielle Haspel sera « propre », et sa cuisine ni trop grasse, ni trop salée, mais saine et digeste… Autant de préjugés racistes qui nuisent à la réputation de la restauration chinoise et dont Mme Haspel s’est servie pour ériger son restaurant à un niveau « supérieur ». Face à la colère suscitée par son approche marketing, la restauratrice s’est défendue : en affirmant que ses intentions n’étaient pas mauvaises, elle n’avait d’ailleurs rien contre la communauté chinoise, mais simplement pour objectif de compléter « une cuisine incroyablement importante, d’une manière qui répondrait aux besoins des personnes ayant certains régimes alimentaires ».
Comme dans de nombreux cas d’appropriation culturelle — et de discrimination de manière plus générale — Arielle Haspel s’est d’emblée défendue : puisque ses intentions étaient bonnes, ses propos ne pouvaient être racistes, n’est-ce pas ? En réalité, qu’importe les intentions quand le mal est fait. Sachons faire preuve d’humilité et reconnaître que, malgré nos « bonnes intentions », nous avons pu causer du tort à quelqu’un·e. Par ailleurs, Mme Haspel brandit une autre excuse récurrente parmi les personnes accusées de faire de l’appropriation culturelle : en mettant en avant une cuisine qu’elle considère « importante », la fondatrice de Lucky Lee’s se targue de « faire honneur » à la culture chinoise. Or, les peuples minorisés sont tout à fait capables d’honorer leurs cultures eux-mêmes ; ce qu’ils attendent d’autrui, c’est simplement du respect pour celles-ci.
Au-delà de ses propos racistes, c’est toute la démarche de Mme Haspel qui pose question : pourquoi cette femme blanche a-t-elle décidé d’ouvrir un restaurant pour servir une cuisine lui étant étrangère ? Pourquoi n’a-t-elle pas collaboré avec des personnes d’origine chinoise pour la réalisation de son projet ? À qui reviennent les bénéfices issus de l’exploitation d’une cuisine d’un peuple pourtant hautement stigmatisé à travers les États-Unis ? Rappelons le nombre d’actes racistes anti-Asiatiques qui ont accompagné la première vague de Covid dans le monde…
Valoriser les cuisines de peuples minorisés dans la restauration sans verser dans l’appropriation culturelle
En règle générale, mieux vaut manger thaïlandais, sri lankais ou libanais dans des restaurants fondés par des personnes issues de ces cultures. Pour les restaurateurices blanc.hes qui voudraient éviter les écueils de l’appropriation culturelle, voici une petite liste de propositions à mettre en place :
- Avoir des liens avec des personnes issues de ces cultures et un intérêt sincère pour elles en tant que personnes, et non juste pour leur cuisine.
- Avoir une connaissance générale de ce qui, au-delà de leur cuisine, caractérise leur culture et leur réalité en tant que peuple dominé.
- Agir en tant qu’allié·e et être attentif·ves aux discriminations à leur égard et à leurs revendications.
- Collaborer avec elles dans la réalisation du menu ou d’un plat, afin de s’assurer de respecter les techniques et symboliques qui caractérisent leurs cuisines.
- Embaucher du personnel issu de leurs cultures.
Et sur la Toile ?
Nous avons désormais accès à des dizaines de milliers de recettes de « currys », de « houmous » ou encore de « nems » réalisées par des personnes sans lien direct avec les cultures dont sont issues ces recettes. À titre personnel, j’éprouve souvent une certaine crispation face aux recettes indiennes qu’on trouve en ligne : pas de source, aucun respect des techniques de base et un intitulé réducteur ou qui n’a finalement rien à voir avec le plat proposé.
Prenons l’exemple du dal : dans l’imaginaire collectif occidental, il s’agit d’un plat mijoté à base de entilles corail, tomates concassées, lait de coco et d’épices variées. Or, en Inde, le dahl est un plat réalisé à partir d’une grande diversité de légumineuses, peu de tomates et encore moins du lait de coco ! Les dahls se cuisinent en plusieurs étapes, avec la cuisson des légumineuses d’un côté et de la base de l’autre, avant de les mélanger et d’ajouter un takda – épices entières grillées dans de l’huile – en début et/ou en fin de cuisson. En réalité, ces plats que la plupart des créateurices culinaires blanc·hes appellent « dahls » devraient s’intituler « mijotés de lentilles » – ce qui serait un peu moins attrayant et vendeur…
Je pourrais en dire autant des recettes de « palak paneer », de « currys » divers et variés qui démontrent une réelle méconnaissance des ingrédients et techniques de préparation et de cuisson de ces plats. Prenez un plat de pommes de terre bouillies, ajoutez-y de la crème et une pincée de muscade : c’est un gratin dauphinois, selon vous?… Cela paraît grotesque et, pourtant, cela reflète bien le degré de déformation de certaines recettes indiennes par des personnes qui ne connaissent pas grand-chose à cette cuisine.
Le problème est que, non content de les dénaturer, ce genre de pratique participe à la déformation, dans l’imaginaire collectif, de ce que sont certains plats. Le jour où vous dégusterez un dahl, un palak paneer ou un korma cuisinés par une personne d’origine indienne, il se peut que vous soyez surpris.e ou même déçu.e ! Il ne s’agit pas seulement d’authenticité, ni même de chercher à « figer » certaines traditions culinaires : comme tout élément culturel, les cuisines des peuples minorisés sont en constante évolution. Néanmoins, les bases sur lesquelles reposent l’essence, la particularité et la richesse de certains plats sont immuables et, comme le rappelle Rodney William, elles sont des marqueurs importants de l’identité d’un peuple.
Par ailleurs, les intitulés type « riz indien », « sauce indienne » ou encore « curry indien » sont également très réducteurs. Remplacez « indien·ne » par « français·e » et voyez vous-même ! Ils démontrent surtout une méconnaissance de la diversité des cuisines indiennes et un désintérêt pour ses subtilités. À l’heure où les « cuisines du monde » connaissent un succès populaire important, ajouter « indien » à n’importe quelle recette à base d’épices n’est pourtant pas anodin, puisque cela leur assurera une meilleure visibilité sur la toile…
Ce que l’on peut retenir, c’est que les créateurices culinaires qui partagent leurs recettes sur Internet, les réseaux sociaux et dans leurs livres jouent un grand rôle dans la banalisation de l’appropriation culturelle. Le simple fait de voir des personnes blanches partager à tout-va des recettes de cultures minorisées donne l’impression que c’est une pratique tout à fait acceptable, ce qui encourage d’autres personnes à faire de même. Par ailleurs, en partageant des recettes de cultures minorisées, à une époque où celles-ci sont particulièrement appréciées, ces créateurices gagnent en visibilité, en popularité, en argent (partenariats, vente d’ebooks ou de livres) et en capital symbolique. Pendant ce temps, les personnes issues de ces cultures continuent de voir leurs savoirs et compétences invisibilisés et de ne tirer aucun profit de l’exploitation de leur culture par d’autres. Il suffit d’observer le rayon culinaire des librairies pour constater que, bien souvent, les droits d’auteur·rices de livres de « cuisines du monde » reviennent à des personnes blanches.
Quelques pistes pour éviter les écueils de l’appropriation culturelle dans le domaine de la création culinaire :
- Demandez-vous ce qui vous motive à partager une recette d’une culture dominée : avez-vous un intérêt sincère pour cette culture et son peuple ou bien voguez-vous sur une tendance ?
- Collaborez avec une personne issue de la culture dont est tirée la recette que vous souhaitez mettre en avant.
- Citez les sources des recettes dont vous vous servez pour créer votre propre version de plats traditionnels et assurez-vous d’utiliser des sources fiables afin de ne pas perpétuer la déformation de ces recettes.
- Remettez chaque recette dans son contexte culturel et partagez toute information nécessaire à la compréhension de l’essence de ce plat et de sa signification au sein de sa culture d’origine.
- Ne vous positionnez pas en tant qu’expert·e lorsque vous proposez une recette issue d’une culture qui n’est pas la vôtre.
- Utilisez des intitulés adaptés pour chaque recette.
- Enfin, n’hésitez pas à modifier votre titre lorsque vous avez adapté une recette (cessons de tromper sur la marchandise !) et identifiez bien le plat et la culture dont vous vous êtes inspiré·e.
Consommateurices, quelles sont nos responsabilités ?
En tant que consommateurices de cuisines de peuples minorisés, il est essentiel de remettre nos pratiques en question. Si réaliser et déguster chez soi les plats d’autres cultures que la nôtre est rarement synonyme d’appropriation culturelle, nos choix peuvent pourtant soutenir, directement ou non, des actes d’appropriation culturelle. Afin d’éviter cela, nous pouvons :
- Manger dans des restaurants de personnes issues de cultures minorisées.
- Préférer, pour l’achat d’ingrédients spécifiques, des épiceries ou marques fondées par des personnes issues de ces cultures.
- Se procurer des livres de cuisine écrits par des personnes ayant un lien intime avec la/les cultures en question.
- Cesser d’encenser sur Internet les recettes issues de cultures minorisées réalisées par des personnes de groupes dominants [2] et demander d’où viennent leurs recettes lorsqu’il n’y a aucune collaboration ou source évidentes.
- Consulter les blogs et réseaux sociaux de personnes originaires des pays dont la cuisine vous intéresse (utiliser des outils de traduction si besoin est).
- Aller à la rencontre de personnes issues des cultures (via des associations et les réseaux sociaux, par exemple) pour apprendre à cuisiner à leurs côtés (et s’intéresser à elles autant qu’à leur cuisine !).
- Se renseigner sur la symbolique d’un plat afin de le consommer dans le respect des us et coutumes dont il est issu.
De l’inspiration à l’appropriation, il n’y a qu’un pas
La cuisine offre une infinité de possibilités et ce d’autant plus lorsqu’on s’intéresse aux ingrédients, techniques ou méthodes de cuisson par-delà les frontières. Au fil des siècles, les cuisines et leurs caractéristiques culturelles ont évolué avec la colonisation, la migration, l’importation de nouveaux ingrédients, le développement de nouvelles techniques de conservation, de cuisson, etc. Beaucoup de peuples se sont inspirés et s’inspirent encore de la cuisine des un·es et des autres, pour le plus grand bonheur de nos papilles.
Néanmoins, de l’inspiration à l’appropriation, il n’y a qu’un pas et il est essentiel de nous rappeler que notre accès à une multitude d’ingrédients et de recettes de contrées lointaines est intimement lié à la colonisation. Une chose est sûre : en exploitant, à des fins économiques et personnelles, les savoirs, compétences et recettes de peuples minorisés sans que ceux-ci n’en tirent profit, nous continuons de jouir des privilèges de la colonisation.
[1] Tenue traditionnelle indienne composée d’une tunique, d’un pantalon et d’un large foulard.
[2] Notez que nombre d’influenceureuses/créateurices culinaires à succès partagent énormément de recettes de cultures minorisées qui ne sont pas les leurs… Notez également combien iels sont encensées pour leur « talent » et leur « créativité » et que jamais quiconque ne se demande d’où iels peuvent bien sortir leurs recettes.
RÉFÉRENCES
- L’appropriation culturelle, Rodney William (Anaconda Editions, 2020)
- « Chola style – the latest cultural appropriation crime? » – The Guardian, 15/08/2014
- « Behind First Nations Headdresses: What you should know » – CBC News, 26/03/2016
- « Ce que les turbans sikhs du défilé Gucci nous disent de l’appropriation culturelle » – Les Inrockutiples, 07/03/2018
- « Jamie Oliver’s Jerk Rice accused of cultural appropriation » – BBC News, 21/08/2018
- « Madonna’s VMA outfit: appropriation of the Berber culture? » – The National News, 22/08/2018
- « A white restaurateur Advertised « clean” Chinese Food. Chinese Americans had something to say about it » – The New York Times, 04/12/2019
- « Isabel Marant accusée par le Mexique d’utiliser des dessins indigènes pour sa collection automne-hiver 2020 » – France Info, 05/11/2020
- « Appropriation culturelle : comment la définir et pourquoi s’en préoccuper ? » – BBC News, 04/06/2022
- « Bijoux éthiques, yoga, divinités indiennes et appropriation culturelle » – Échos verts, 24/09/2022
Pour aller plus loin :
