Cette nouvelle sélection de lectures coups de cœur comprend 5 livres dont les sujets ne sont en rien réjouissants – alors si vous avez besoin de légèreté et de détente en ce moment, je vous invite à noter ces recommandations pour plus tard ! Vous l’aurez sans doute remarqué au fil des articles de cette série : mes lectures parlent rarement d’amour et d’eau fraîche et sont le plus souvent une occasion pour moi d’approfondir mes connaissances sur une diversité de problématiques socio-culturelles. Bien que je lise des ouvrages plus légers (et pas moins passionnants pour autant) de temps à autre, je ne sais pas trop vers quoi me tourner, alors que ma pile à lire « engagée », elle, déborde… Alors si vous avez des recommandations de lectures qui font du bien, je suis preneuse car malgré les apparences je suis tout aussi avide de lectures propices à la détente !
En attendant, je vous laisse découvrir ma sélection du jour avec deux romans très émouvants – une dystopie et un récit autobiographique –, une bande-dessinée sur les zoos humains dont les illustrations sont aussi belles que les histoires glaçantes, une autre très éclairante sur l’extrême droite et enfin un essai sur la « désenfantisation » des jeunes des quartiers populaires.
Comme nous existons
De Kaoutar Harchi
Résumé de l’éditeur : Ce récit autobiographique retrace le cheminement sensible, intellectuel et politique d’une enfant de l’immigration postcoloniale, née dans l’Est de la France en 1987. De son plus jeune âge l’écrivain se souvient, et dès lors revisite les expériences fortes qui ont pour elle valeur d’événements constitutifs de sa pensée, de la vérité sociale, politique et historique qui est la sienne aujourd’hui. Souvenirs d’une vie à trois tendre mais laborieuse, de parents aimants, d’un logement dont les fenêtres ouvrent au loin sur une zone pavillonnaire et le tracé d’une rivière. Ainsi passent les années. Mais soudain Hania et Mohamed songent à mettre leur fille à l’abri d’un danger qu’ils ne nommeront jamais. Du quartier ils vont donc l’éloigner pour l’inscrire dans un collège catholique de l’autre côté de la ville. Et c’est à partir de ce double chemin de vie, déplacement imposé, que s’élabore cette enquête intersectionnelle au cœur des mondes sociaux dans lesquels l’écrivain a vécu ; un geste de ressaisissement de soi par lequel elle observe la manière dont l’entremêlement des rapports de pouvoir et de classe, de genre et de race, marque les existences. Sans jamais tourner le dos aux siens et pour mieux les retrouver, à la sortie du lycée Kaoutar Harchi, narratrice et personnage de ce récit, se lance dans une formation d’intellectuelle critique, celle qui place aujourd’hui ce livre entre la beauté d’une langue puissamment littéraire et le désir de justice.
Impressions et réflexions personnelles : « Du quartier ils vont donc l’éloigner pour l’inscrire dans un collège catholique de l’autre côté de la ville » – ce sont ces quelques mots de la 4e de couverture qui m’ont donné envie de lire ce livre. Ceux-ci m’ont projetée en 1995, année qui a marqué la fin de ma scolarité en école primaire et où, ma maman – musulmane, comme la famille de l’autrice – s’est démenée pour que je sois scolarisée ailleurs que dans notre collège de quartier dont elle craignait la réputation. Elle avait d’abord espéré que j’obtiendrai une place dans un collège international public mais mon niveau d’anglais n’étant pas suffisant, j’ai échoué les examens d’entrée. Elle s’est alors rabattue sur un collège catholique privé et a fait des pieds et des mains pour que j’y obtienne une place malgré les délais d’inscriptions dépassés, la longue liste d’attente et, accessoirement, sa foi en l’Islam. Je me revois encore assise aux côtés de ma maman, dans le bureau du directeur, Frère Nicolin, au début de l’été 1995. Consciente de tout ce qui se jouait durant ce rendez-vous, j’en ai gardé de vifs souvenirs, jusqu’à pouvoir vous décrire la robe chasuble en coton rayée et aux tons orangés que je portais ce jour-là… La persévérance et les efforts – et les sacrifices aussi – de ma maman ont été récompensés puisque j’ai obtenu une place dans cet établissement.
Les ressemblances entre l’expérience de l’autrice et la mienne s’arrêtent toutefois-là. Malgré le décalage de classe et culturel qu’il pouvait y avoir entre mes camarades, le corps enseignant et moi, j’ai trouvé une place confortable dans cet établissement très blanc, bourgeois et catholique. Je mesure aujourd’hui ma chance d’avoir été entourée de personnes ouvertes et bienveillantes et d’avoir pu tisser des liens avec les rares filles à qui je pouvais m’identifier de par leur classe et leurs origines sans pour autant m’exclure ou me sentir exclue du groupe dominant. Pourtant, le récit de Kaoutar Hachi a fait écho en moi à bien des niveaux et m’a permis d’approfondir mes réflexions sur la manière dont mes origines ont façonné les choix de ma maman et ma mobilité sociale. J’ai beaucoup aimé le style de l’autrice dont la plume est si belle et percutante. J’ai été particulièrement touchée par l’amour qui l’unit à sa maman, par ce sentiment de responsabilité envers ses parents qui l’habitait déjà si jeune et son désir profond de les protéger, de les rendre fier·ères, tout en empruntant un chemin de vie qui serait sien, qui ferait sens pour elle, à la lumière de son vécu et de leur histoire.
Pour aller plus loin :
- Le compte Instagram de Kaoutar Harchi
- Interview par France Culture (vidéo de 30 minutes) – Kaoutar Harchi, autobiographie d’une enfant de l’immigration.
- Les autres publications de l’autrice
Viendra le temps du feu
De Wendy Delorme
Résumé de l’éditeur : « Elles étaient toutes brisées et pourtant incassables. Elles existaient ensemble comme un tout solidaire, un orchestre puissant, les organes noués en ordre aléatoire, un grand corps frémissant. Et j’étais l’une d’entre elles. » Une société totalitaire aux frontières closes, bordée par un fleuve. Sur l’autre rive subsistent les vestiges d’une communauté de résistantes inspirée des Guérillères de Monique Wittig. Dans la capitale du territoire fermé, divers personnages se racontent, leurs aspirations, leurs souvenirs, comment survivre, se cacher et se faufiler dans un monde où les livres sont interdits. Une dystopie où se reflètent les crises que nous traversons aujourd’hui. Un roman choral poétique et incandescent, où l’on parle d’émancipation des corps, d’esprit de révolte et de sororité. Un hommage à la littérature et à son potentiel émancipateur et subversif.
Impressions et réflexions personnelles : c’est la 2e dystopie que je lis, après La servante écarlate, et malgré le côté profondément sombre de ce genre littéraire, il peut être nécessaire de s’y plonger pour prendre véritablement conscience que les idées et lois extrêmes, inégalitaires et discriminatoires qui façonnent les sociétés d’aujourd’hui, peuvent devenir les fondations mêmes des sociétés de demain. Entre la société imaginée par Wendy Delorme et celle dans laquelle nous vivons, il semble y avoir tout un monde, et pourtant, à bien y réfléchir, nous n’en sommes pas si loin puisque l’autrice y réunit des idéologies, des modes de vie, de lutte, de control et de surveillance qui existent déjà à travers le monde… Contrairement à ces livres qui me happent et que je pourrais lire d’une traite, j’ai lu ce roman avec lenteur, tout du moins au début. J’ai eu parfois besoin de faire une pause pour me remettre de mes émotions après la lecture d’un chapitre – ils sont très courts, quelques pages à peine, mais si riches, si denses, si beaux et si durs à la fois. Puis je me suis tellement attachée aux personnages, qu’arrivée à la moitié du livre, je pouvais difficilement le poser : j’avais besoin de savoir comment les un·es et les autres poursuivraient leur lutte et chasseraient leurs démons. J’ai beaucoup aimé la diversité des voix du récit, la vivacité des descriptions et des émotions et la place donnée à la sororité et à différentes formes d’amour au sein de ce futur dystopique.
Pour aller plus loin :
- Le compte Instagram de Wendy Delorme
- L’épisode 98 du podcast La Poudre – Écrire nos utopies avec Wendy Delorme
- Les autres publications de l’autrice
D’onyx et de bronze – histoires de zoos humains
De Sybille Titeux de la Croix (texte) et Amazing Ameziane (illustrations)
Résumé de l’éditeur : À travers cinq histoires, découvrez comment, de 1850 à 1941, s’est exercé le racisme moderne. 1857 – une expédition part en Afrique pour trouver le chaînon manquant entre l’homme et l’animal, chez les Niams-Niams, une tribu d’hommes à queue de singe. 1859 – Louisiane. Une jeune esclave, Scylla, est vendue à un cirque de freaks. 1882 – Paris. Au Jardin d’Acclimatation, une famille de Kalinas est exposée dans un zoo humain. 1900 – Paris. Au sein du célèbre cabaret de L’Enfer, évoluent des danseuses africaines, victimes du désir d’hommes avides d’exotisme. 1941 – Pologne. Une famille tente de prouver la pureté de ses origines face à des raciologues nazis pour éviter la déportation.
Impressions et réflexions personnelles : J’ai commencé à explorer le sujet des zoos humains il y a quelques années – c’est le point de départ de mes cours d’anthropologie au sujet du racisme. Malgré tout ce que j’en sais déjà, à chaque fois que je lis, regarde ou écoute quelque chose à ce propos, j’ai du mal à concevoir qu’il s’agit-là de faits réels, dans un passé pas si lointain que ça. D’ailleurs, jusqu’à l’écriture de cet article, je pensais que le dernier zoo humain européen, situé en Belgique, avait fermé ses portes en 1958. Or, en faisant quelques recherches complémentaires, j’ai appris que le dernier zoo humain, « Le village bamboula », avait été implanté au parc zoologique Planète Sauvage, à 15 kilomètres de Nantes… en 1994 !
Comme tout récit à ce sujet, la bande-dessinée de Sybille Titeux de la Croix et Amazing Ameziane est poignante. Leurs 5 récits illustrent comment des blanc·hes ont déshumanisé, objectifié, humilié, exploité et violenté d’autres humain·es en plein jour, sous le regard curieux voire dénigrant de millions de personnes et en toute légalité. Chaque histoire est racontée et illustrée dans un style très différent. Cela ajoute à la richesse de cette bande-dessinée et permet, d’une certaine manière, de redonner un caractère et une identité uniques à chaque victime d’un contexte où les personnes racisées étaient considérées comme une masse dépourvue d’individualités. C’est une bande-dessinée que je recommande plutôt aux personnes déjà renseignées sur l’historique des zoos humains afin de saisir pleinement le sens de chaque histoire et le contexte dans lequel elles s’inscrivent (racisme scientifique, (post)colonialisme, etc.). Comme avec Viendra le temps du feu, j’ai dû faire une pause entre la lecture de chaque bande-dessinée car aussi captivantes soient-elles, la violence dont elles témoignent reste difficile à supporter.
Aux portes du palais – comment les idées d’extrême droite s’installent en France
De Hervé Bourhis et la rédaction de Médiapart
Résumé de l’éditeur : Depuis des mois, la haine, les idées racistes et les discours anti-immigration ont confisqué le débat public, donnant le ton de la campagne électorale. Au point que l’élection d’un président d’extrême droite en mai 2022 ne paraît plus si improbable… À l’approche du scrutin, retrouvez un portrait précis et étayé de l’extrême droite française, incarnée par la famille Le Pen depuis de longues années et, plus récemment, par Éric Zemmour. Entre affaires judiciaires, incohérences et banalisation médiatique, ce livre fait la démonstration d’un danger grandissant.
Impressions et réflexions personnelles : j’avais précommandé cette BD en fin d’année dernière et lorsque je l’ai reçue en janvier, je n’ai pas réussi à en lire plus de quelques pages – ce n’était tout simplement pas le bon moment. C’est finalement entre les deux tours de l’élection présidentielle où, aussi angoissée qu’en colère face aux résultats du 1er tour, j’ai ressenti le besoin de lire quelque chose qui puisse m’aider à comprendre un peu mieux comment on avait pu en avait là. Comment des personnalités aux valeurs si destructrices avaient pu autant gagner en pouvoir, en popularité et en visibilité ? Comment leurs idéaux avaient-ils pu devenir, faconner et/ou faire écho à ceux de millions de français·es ? À l’image du travail des journalistes de Médiapart, cette BD s’appuie sur l’analyse de faits incontestables et d’une diversité de sources pour expliquer comment l’extrême droite a gagné du terrain en France, au fil des dernières années, et mettre en lumière les failles, paradoxes et alliances internationales dommageables de ce parti. Cette bande-dessinée m’a permis d’en apprendre plus sur le rôle de certain·es membres de l’extrême droite, sur l’ampleur de leur médiocrité et sur le rôle des médias dans la diffusion de leurs idées et la banalisation du racisme. En bref, une lecture très informative et éclairante qui rappelle l’importance de continuer de lutter, collectivement, pour préserver et améliorer les droits des minorités et des plus vulnérables car nous ne sommes pas à l’abri de tout perdre dans un futur pas si lointain.
La puissance des mères – pour un nouveau sujet révolutionnaire
De Fatima Ouassak
Résumé de l’éditeur : Fatima Ouassak appelle à se réapproprier le pouvoir de mère, en tant que sujet politique qui gère l’éducation, la transmission, la parole politique. Réinvestir cette question pour révolutionner l’ensemble des questions politiques. Depuis la naissance de la Ve République, l’Etat français mène une guerre larvée contre une partie de sa population. Les jeunes des quartiers populaires descendants de l’immigration postcoloniale, considérés comme une menace pour l’ordre établi, subissent une opération, quotidiennement répétée, de désenfantisation : ils ne sont pas traités comme des enfants mais comme des menaces pour la survie du système. Combien d’enfants sont morts à cause de cette désenfantisation ? Combien d’enfants ont été tués par la police en toute impunité ? Combien de mères ont pleuré leurs enfants victimes de crimes racistes devant les tribunaux ? En prenant comme références les luttes menées par les Folles de la Place Vendôme dans les années 1980, jusqu’au Front de mères aujourd’hui, Fatima Ouassak a écrit ce livre combatif et plein d’espoir, où elle montre le potentiel politique stratégique des mères. En se solidarisant systématiquement avec leurs enfants, en cessant de jouer un rôle de tampon entre eux et les violences qui leur sont faites, bref, en cessant d’être une force d’apaisement social et des relais du système inégalitaire, elle se feront à leur tour menaces pour l’ordre établi. Ce livre a l’ambition de proposer une alternative politique portée par les mères, autour d’une parentalité en rupture, alliant réussite scolaire et dignité, et d’un projet écologiste de reconquête territoriale. Son message est proprement révolutionnaire : en brisant le pacte social de tempérance qui les lie malgré elles au système oppressif, les mères se mueront en dragons.
Impressions et réflexions personnelles : ce livre était dans ma pile à lire depuis plusieurs mois déjà mais ce n’est qu’en refermant Comme nous existons de Kaoutar Harchi que j’ai eu envie de m’y plonger, ressentant le besoin irrépressible de lire d’autres voix d’auteur·rices français·es descendant·es de l’immigration postcoloniale et de personnes ayant grandi dans des quartiers populaires. Alors que j’ai lu différentes ethnographies au sujet de l’exclusion spaciale et des discriminations systémiques de personnes racisées dans différents milieux urbains (notamment les Puerto-Ricain·es à New York, les Triqui – indigènes du Mexique – aux USA, les Marocain·es à Grenade), je ne savais jusqu’alors pas grand-chose de la réalité des habitant·es des quartiers populaires en France. Pourtant, j’ai moi-même vécu les premières années de ma vie dans une HLM d’un quartier de Grenoble dit sensible et certain·es membres de ma famille habitent depuis toujours dans l’un des quartiers populaires de la ville… Mais de ces quartiers, j’ai été habituée à rester éloignée tant ils sont réputés « dangereux » et « mal fréquentés » et la vision que j’en avais, nourrie par les commérages et les médias, a renforcé ma peur de ces espaces urbains et mon désintérêt pour leurs habitant·es dépeint·es comme un groupe uniforme de personnes « mal éduquées », au mieux, ou de criminel·les », au pire. Bien entendu, cela fait bien longtemps que je me suis détachée de cette vision, mais je n’avais pour autant jusqu’à présent pas pris la peine de faire une place aux voix des personnes concernées dans mes lectures.
Cet ouvrage de Fatima Ouassak m’a éclairée autant qu’il m’a remuée. À l’appui d’exemples de violences dont ont été victimes des enfants des quartiers populaires ces dernières décennies, l’autrice permet de comprendre comment le système éducatif, la police et diverses autres institutions oppressent les personnes descendantes de l’immigration post-coloniale dès leur plus jeune âge. La violence des exemples est souvent insoutenable mais leur connaissance est indispensable pour prendre conscience de l’ampleur des inégalités que subissent ces populations. L’autrice relate également ses propres expériences en tant que mère arabe et musulmane et met en lumière la difficulté de faire entendre et respecter sa voix, au sein des institutions scolaires, sans être victime de préjugés. Co-fondatrice du syndicat de parents Front de mères, Fatima Ouassak démontre pourtant le pouvoir qu’ont, collectivement, les mères et parents des quartiers populaires et propose de nombreuses pistes de réflexions et d’actions pour qu’enfin leurs voix soient entendues et que les droits et la vie de leurs enfants respectés. C’est un livre qui bouleverse autant qu’il redonne espoir et pouvoir.
Pour aller plus loin :
- Front de mères, le 1er syndicats de parents co-fondé par Fatima Ouassak
- Adhérer ou faire un don à Front de mères
- Épisode #50 du podcast Kiffe ta race : Cas d’écoles : les mères au créneau, avec Fatima Ouassak
- Épisode #34 du podcast Présages : Fatima Ouassak, puissance des mères, écologie et quartiers populaires
