« Quel métier voudrais-tu faire quand tu seras grand·e ? »… C’est une question que j’ai souvent entendue être posée aux enfants. Très tôt, on nous laisse entendre que le travail (et pas n’importe lequel), c’est un peu la base de la vie, de la réussite voire même de notre identité d’adulte. Alors on va à l’école, on essaie de faire de “bonnes études” puis de décrocher un “bon travail” avec un “bon salaire” et le reste de notre vie a tendance à s’organiser autour de notre activité professionnelle… Le travail (rémunéré) prend une telle place dans notre société que l’une des premières questions que les adultes qui se rencontrent pour la première fois ont tendance à se poser est : “Dans quoi travaillez-vous ?”. Quant aux activités non-rémunérées qui nous passionnent, elles ne suscitent généralement que peu d’intérêt dans ce genre de situation. Comme si notre activité professionnelle était la chose la plus intéressante à connaître à notre sujet (alors qu’en réalité, je connais beaucoup de personnes qui ne sont absolument pas passionnées par leur emploi) et comme si l’argent déterminait la valeur et l’intérêt de nos occupations.
Voilà maintenant une dizaine d’année que j’ai rejoint le monde du travail, en tant que professeure de français puis d’anthropologie. Comme beaucoup de personnes, au départ, je me suis plongée corps et âme dans mon activité professionnelle sans me poser trop de questions – il faut dire que l’on vit dans une société où il est normal de beaucoup travailler, souhaitable d’essayer de gravir les échelons et préférable de gagner autant d’argent que possible. Et puis, j’ai fini par remettre en question nombre d’injonctions sociales et par réaliser que même si j’aimais mon travail, je voulais vivre d’autres choses à côté, que je n’étais absolument pas désireuse de connaître l’ascension hiérarchique et que je n’avais pas forcément besoin de gagner autant ou plus d’argent. Ce que je voulais surtout, c’était vivre et m’épanouir pleinement, avoir un rythme de vie agréable au quotidien et ne plus être sans cesse dans l’attente des week-ends et des vacances pour “respirer” – ce que mon travail de professeure à plein temps, tellement accaparant et éreintant, ne me permettait pas.
Dans le cadre de l’éco-défi “Gérer son temps de manière durable”, il me semblait pertinent de parler de la place que le travail prend dans nos vies. Bien qu’il ne soit pas un mal en soi, je regrette personnellement qu’on donne autant d’importance au statut professionnel dans notre société et que cela nous pousse inconsciemment à faire des choix qui ne nous correspondent pas, au détriment de notre bien-être. Pour réfléchir au sujet, je vous propose de découvrir mon témoignage ainsi que celui d’Annick (lectrice du blog) et Jean-Marie (son mari). Il y a quelques mois ou quelques années, nous avons fait le choix de travailler moins et accepté de gagner moins pour vivre mieux au quotidien…
LE TÉMOIGNAGE DE JEAN-MARIE
En 1992, j’ai commencé à travailler avec mes parents horticulteurs, en me disant que ce serait provisoire, mais je me suis investi de plus en plus dans l’entreprise… J’étais célibataire et cela ne me pesait pas encore. Après quelques années, je passais 12 heures par jour au travail, 7 jours sur 7, avec très peu de vacances… J’ai ensuite repris la gestion de l’entreprise (gestion des 10 salariés, commandes, organisation du travail, relations avec les fournisseurs…) et ceci pendant 20 ans.
Il y a 4 ans, six mois après la vente de mon entreprise, j’ai eu l’opportunité de remplacer un prof d’horticulture qui partait en retraite. J’assure maintenant 18 heures de cours par semaine, plus le temps de préparation des cours. Je suis contractuel mais cela ne me gêne pas.
Après plus de 20 ans passés à ne penser qu’à l’entreprise et aux autres, j’ai eu envie de changer de vie professionnelle pour un emploi qui me permettrait de me dégager du temps libre. Ayant rencontré Annick quelques années plus tôt, j’ai eu envie de penser un peu plus à moi et de profiter enfin de ma nouvelle famille. Je rêvais également de cesser d’avoir l’esprit accaparé en permanence par mes problèmes ! Ne trouvant pas de solution pour réduire ma charge de travail, j’ai vendu la société.
Depuis ce changement, même si je travaille beaucoup mes cours à la maison, je me suis retrouvé avec beaucoup plus de temps libre, avec des week-ends et des vacances… Mais cela m’a surtout permis de me consacrer à plein temps à ma famille : vacances, week-ends en amoureux ou à 4, les devoirs le soir, faire la cuisine ou le repassage, partager des petits moments avec Annick…
Je ne me suis pas posé la question de l’argent au moment où j’ai réfléchi à ce changement. Cela n’a jamais été pour moi une priorité d’accumuler ni l’argent ni les choses ! Même lorsque j’en avais les moyens, je n’achetais que les choses dont j’avais besoin, sans chercher à acheter le plus cher ou le plus clinquant…
À celles et ceux qui souhaiteraient changer de situation professionnelle pour gagner en mieux être mais qui hésitent, je recommanderais de ne pas penser à ce changement en regardant sa situation matérielle actuelle comme un but à conserver. Un changement de vie personnelle requiert certains renoncements mais qui sont largement compensés par le gain de mieux-être, de bonheur, de santé physique ou morale. Ce mieux-être entraînera de lui-même une baisse de nos besoins…
LE TÉMOIGNAGE D’ANNICK
J’ai travaillé 25 ans dans différents établissements scolaires en tant que gestionnaire : j’avais surtout des responsabilités financières, mais aussi au niveau de la sécurité et des contrats, de la logistique et au niveau du personnel technique et de service. Je ne comptais pas mes heures, et même quand je n’étais plus à mon travail, les problématiques me poursuivaient. J’étais toujours stressée, pour respecter les délais, les engagements, les travaux, combler les absences, régler les conflits…
Depuis septembre, j’ai changé de fonction et de poste : je travaille maintenant uniquement dans le domaine financier. Je n’ai plus aucune responsabilité de gestion ; je ne suis plus chef de service gérant une équipe mais fais moi-même partie d’une équipe chapeautée par un chef. Je ne travaille pas beaucoup moins qu’avant (en temps), mais beaucoup mieux (sans pression permanente) et avec des collègues très agréables.
Ma charge mentale était devenue trop lourde. Je pensais sans cesse à mon travail, à ce que j’avais oublié de faire, à ce que je pourrai encore faire… Grâce au yoga et aux personnes que j’y ai rencontrées, à mes lectures, à des blogs très inspirants tels qu’Échos verts (eh oui !), à mon cheminement intellectuel, à mon mari et mes enfants et peut-être aussi à la sagesse de mon âge 😉, j’ai peu à peu compris que le changement ne pouvait venir que de moi-même. J’ai recentré ma vie sur mes valeurs, revu mes priorités (le bien-être au quotidien et non plus que pendant les week-ends et les vacances ).
Je suis désormais beaucoup plus en adéquation avec mes moi-même, en privilégiant l’être à l’avoir. Beaucoup plus détendue le soir, les devoirs et les relations se passent beaucoup mieux avec mon fils adolescent et mes soucis professionnels ne franchissent plus la porte de la maison. Nous avons désormais une vraie vie de famille ! J’ai même trouvé l’envie et un peu de temps pour commencer une formation (en e-learning ) en naturopathie pour mon plaisir personnel.
Je ne peux pas dire que le fait de gagner moins d’argent au moment où l’aînée commence ses études supérieures est facile à vivre au quotidien. De plus, gagner moins d’argent est à contre-courant de cette société carriériste où trop souvent, on confond réussir sa vie et réussir dans la vie… Nous, nous avons fait des choix au quotidien, en prenant une part toujours plus importante au fait-maison dans tous les domaines, mais sans aucune frustration car cette nouvelle façon de vivre (depuis environ 3 ans) se rapproche davantage de notre éthique de vie (minimalisme, zéro déchet, limitation de notre impact écologique…). Nos attentes s’adaptent spontanément à nos choix de vie !
À celles et ceux qui souhaiteraient changer de situation professionnelle pour gagner en mieux être mais qui hésitent, je recommanderais de ne pas forcément réfléchir à ce qu’on va perdre, mais plutôt à ce qu’on va gagner ! La vie est bien trop courte pour hésiter à se faire du bien, surtout qu’on se rend vite compte qu’une grande partie de nos soit-disant besoins sont superflus ! Nous ne regrettons pas du tout nos choix : ils nous ont rendu plus acteurs de nos vies, plus impliqués, plus reconnaissants des petits bonheurs…
MON TÉMOIGNAGE
Avant, j’étais professeure à plein temps. J’ai commencé par enseigner dans un collège-lycée en Angleterre. J’avais une dizaine de classes, 5 niveaux différents et plus de 250 élèves. En dehors des heures de cours et de réunions, je disposais de peu de temps pour préparer mes leçons, regarder les cahiers des élèves, corriger leurs travaux, etc. Il m’arrivait de me lever à 5h du matin et de veiller jusqu’à tard le soir pour finir de préparer mes cours du jour ou du lendemain. Il ne se passait pas de week-end ni de vacances sans que je n’allume mon ordinateur pour travailler, même l’été. Malgré ça, mes cours étaient rarement aussi intéressants, interactifs et enthousiasmants que je l’aurais voulu. Ce n’était pourtant pas les idées ni les compétences qui me manquaient, mais le temps. Ma cheffe de département m’avait suggéré, pour m’aider à tenir le coup, de me fixer l’objectif suivant pour chaque classe : sur un cycle de trois cours, préparer un excellent cours, un bon cours et un assez bon cours. C’était selon elle la seule manière de trouver un équilibre et un rythme plus ou moins soutenables. Travailler dans un système ne me permettant pas de donner le meilleur de moi-même aux élèves à chaque cours m’était vraiment difficile à vivre. Par ailleurs, le comportement des élèves, elles et eux-mêmes victimes d’un système ne répondant pas à leurs besoins, était éreintant – j’allais au travail la boule au ventre et il m’est arrivé plus d’une fois de fondre en larmes après un cours. Ma santé en a pris un sacré coup – j’ai eu des angines, des infections urinaires et des extinctions de voix à répétition et les symptômes de ma colopathie fonctionnelle se sont exacerbés. Le stress m’avait rendue malade et mes absences répétées m’avaient value d’être convoquée par le médecin du travail. J’ai alors réalisé que mes conditions de travail avaient dégradé ma santé et que je ne pouvais plus continuer ainsi.
Au bout de 3 ans, j’ai fini par quitter ce poste pour enseigner dans un lycée international, au Canada, où j’avais 5 classes, 5 cours différents et entre 6 et 12 élèves par cours. Entre les cours il y avait aussi les activités extra-scolaires, les conférences, les réunions, etc. Et comme je vivais sur mon lieu de travail – le lycée étant un internat – je trouvais cela difficile de faire autre chose. Je pouvais être sollicitée par mes élèves pour différentes raisons, à toute heure de la journée. Cela ne me dérangeait pas pour autant car après ce que j’avais connu en Angleterre, tout me semblait plus simple, plus agréable : les élèves étaient adorables, je prenais enfin plaisir à enseigner et à pouvoir mieux répondre à leurs besoins individuels. Néanmoins, je travaillais tout autant qu’en Angleterre – si ce n’est plus – et j’ai dû finir par admettre que la nature de mon poste et du contexte ainsi que mes propres exigences ne me permettraient jamais de faire du bon travail en 40 heures par semaine. J’avais beau aimer ce que je faisais et apprécier le contexte dans lequel j’enseignais, je savais que sur le long terme, ce rythme ne serait ni sain ni soutenable.
Depuis bientôt 3 ans, je suis prof à temps partiel. Ce temps partiel n’était pas vraiment un choix au départ. Au bout de 3 ans, mon mari et moi avons quitté le Canada pour l’Allemagne où il avait décroché un nouveau poste. L’année suivant notre arrivée, j’ai obtenu un contrat à 40 % dans un lycée du même organisme que celui où j’enseignais au Canada. Les conditions de travail y étaient donc très similaires. Mais être prof à temps partiel m’a permis de découvrir les joies de pouvoir enseigner et préparer mes cours sans être constamment sous pression car j’avais désormais assez de temps à accorder à mes diverses tâches. J’ai également découvert, pour la première fois depuis que j’avais mis les pieds dans le monde de l’enseignement, ce que pouvaient être de vrais week-ends et de vraies vacances. L’année suivante, on m’a proposé un temps plein… Cela aurait été plus sécurisant pour nous financièrement. Mais cela aurait également signifié la reprise d’une vie dominée par un travail certes satisfaisant mais écrasant et le ralentissement du blog, une activité qui m’apportait énormément et faisait vraiment sens pour moi. J’ai donc décidé, avec le soutien de mon mari, de rester à temps partiel au lycée – tout en y augmentant mes heures et en passant à 60 % – et de faire en sorte de combler les 40 % restant grâce au blog (sans toutefois essayer de gagner forcément autant que si j’enseignais, mais simplement assez). Je suis alors devenue auto-entrepreneuse à temps partiel et j’ai commencé à mettre certaines choses en place il y a un an, afin de faire de mon blog une source de revenus complémentaires (je vous explique mon choix et mon fonctionnement dans l’article Mon blog, mon travail).
Même si mon 60 % au lycée peut parfois ressembler à un 80 %, je me sens beaucoup mieux dans mon rôle de professeure car j’ai plus de temps et d’énergie pour préparer mes cours, corriger les travaux des élèves et échanger avec eux. J’ai enfin le sentiment de pouvoir bien faire mon travail de prof la plupart du temps et j’arrive plus facilement à m’en détacher le soir, le week-end et pendant les vacances. À côté de ça, j’apprécie d’avoir une activité d’auto-entrepreneuse qui me permet d’être flexible au quotidien et ne m’oblige pas à reléguer au second plan des choses qui sont vitales à mes yeux – dormir, bouger, prendre l’air, faire les courses, cuisiner, manger, passer du temps avec mes proches, prendre des rendez-vous médicaux, etc. Pour le blog, j’ai appris à me fixer des objectifs réalistes chaque semaine afin de ne pas me laisser engloutir par cette activité-là non plus.
Ce changement professionnel m’a permis de découvrir les joies du slow working : avoir du temps pour réfléchir, améliorer ce qui peut l’être et apprécier ce que j’ai accompli, être pleinement présente dans ce que je fais, etc. Cela m’a également permis de retrouver le plaisir de consacrer du temps à différentes activités telles la cuisine et la lecture, sans me sentir préoccupée par “tout le travail qu’il me reste à faire” puisque j’ai désormais assez de temps pour ça aussi. Enfin, cela a eu un impact énorme sur mon bien-être moral et physique de manière générale puisque mon quotidien n’est plus centré autour d’une seule et même activité. Car outre le fait qu’un travail en lui-même puisse être difficile, c’est aussi et surtout le fait qu’il prenne le dessus sur le reste qui est délétère à mes yeux. Même lorsqu’on fait un travail qui nous satisfait pleinement, il me semble essentiel, pour notre équilibre physique et émotionnel, d’avoir du temps et de l’énergie pour d’autres choses, d’autres gens et ne rien faire tout simplement.
Concrètement, je gagne presque deux fois moins d’argent que lorsque j’enseignais à plein temps. Lorsque j’ai fait ce choix, mon mari et moi étions déjà dans une démarche de simplicité volontaire et avions changé notre manière de vivre et de consommer. Nous avons quitté le Canada pour nous rapprocher de nos familles et ainsi ne plus avoir besoin de prendre l’avion pour leur rendre visite, nous avons emménagé dans un logement collaboratif au loyer bien plus bas que la moyenne, nous n’avons pas de voiture, nous nous déplaçons à vélo ou à pied au quotidien, nous privilégions la récupération, le fait-maison et le fait-main lorsque cela est possible et bien évidemment, nous n’achetons presque plus rien qui ne réponde à un vrai besoin. Nos dépenses étant déjà aussi raisonnables que possible, nous pouvons nous permettre de vivre avec un salaire et demi garanti et un demi-salaire plus aléatoire. Car ne nous voilons pas la face : essayer de gagner ne serait-ce qu’un SMIC avec un blog axé sur l’éthique et l’écologie est encore très compliqué. Je ne sais donc pas encore si cela sera viable sur le long terme. Si ce n’est pas le cas, peut-être devrai-je arrêter le blog et choisir une activité d’auto-entrepreneuse un peu plus rémunératrice. Dans tous les cas, il est peu probable que je redevienne professeure à plein temps (à moins que ce soit dans « l’école » « idéale » que j’aimerais créer un jour… !) mais je reste sereine et confiante pour la suite. Si tout va bien ici et maintenant, je sais que le reste suivra.
