Il y a des gens que l’on a côtoyé à peine quelques mois, quelques semaines, voire à peine quelques jours, heures ou minutes dans sa vie et qui l’ont pourtant fait basculer à tout jamais.
Charles Hervé-Gruyer- ou Charlie, comme j’ai été habitué à l’appeler- fait partie de ces personnes-là. Peut-être en avez-vous déjà entendu parlé ? Lui et sa femme Perrine ont créé La Ferme du Bec Hellouin, pionnière de la permaculture en France (je vous en reparlerai !). Mais bien avant cela, porté par son amour pour la nature, sa passion pour la voile et sa profonde estime pour les peuples autochtones, Charles a organisé des dizaines d’expéditions à bord du voilier Fleur de Lampaul afin de permettre à de jeunes adolescents de partager le quotidien de communautés vivant proches de la nature. En 1998 j’ai eu l’immense chance de faire partie de l’un des 2 équipages sélectionnés pour son dernier voyage, “Les enfants de l’an 2000” : un tour du monde par les îles de 3 ans, dont je vous ai déjà parlé ici et là. En tant que membre du premier équipage, j’ai voyagé de l’Ile d’Yeu à Tahiti, en passant par une quinzaine d’îles de la côte ouest africaine, des Caraïbes et du Pacifique, d’août 1998 à novembre 1999.
Ce n’est qu’avec le recul, le temps et l’expérience que j’ai pris conscience de ce que Charles a su, indirectement ou pas, insuflé en moi. Si ce voyage fut enrichissant en de nombreux points, il est un aspect qui m’a marqué bien plus que d’autres : ce que j’ai vu, ressenti, appris et compris en partageant le quotidien de peuples autochtones à chacune de nos escales. Dans l’article Ma rencontre avec les peuples autochtones, je relate notamment l’influence que certains d’entre eux ont eu sur ma perception de la nature, du confort et du plaisir…
Ce que je ne raconte pas, c’est le rôle que Charles a joué durant ce voyage et l’influence qu’il a eu sur mes choix de vie. La manière dont il nous a permis de découvrir ces sociétés vivant au coeur et au rythme de la nature, la bienveillance avec laquelle il nous a parlé de ces peuples au quotidien et aux repères si différents des nôtres, et le regard respectueux qu’il portait sur eux m’ont énormément marquée. Grâce à Charles, j’ai non seulement ouvert mon coeur et mon esprit à d’autres façons de faire, de vivre et de voir l’environnement, mais j’ai aussi fait des choix d’études et professionnels me permettant de continuer d’ouvrir les yeux sur la richesse du monde qui m’entoure et de chercher à le comprendre pour mieux l’appréhender et l’aimer.
Durant ce voyage, j’ai tout particulièrement été sensibilisé au lien étroit qu’entretiennent certains peuples autochtones avec la nature. J’ai aussi été peinée de réaliser que les choix que je faisais à l’autre bout du monde pouvait mettre en danger leur environnement naturel et leurs traditions ancestrales, fondées sur le respect de la vie sous toutes ses formes. Aujourd’hui encore, je ressens une immense tristesse de savoir que ces peuples qui vivaient en équilibre avec leur environnement jusqu’à ce que leurs terres soient colonisées, pillées, dévastées, dépendent de plus en plus du monde matériel pour survivre. Cela m’effraie de savoir qu’en quittant leurs terres, ils laissent derrière eux un mode de vie et de précieux savoirs leur permettant d’être en harmonie avec la nature. Cette expérience est aussi pour moi une source d’espoir, car je sais que l’humain est capable de d’adapter son mode de vie à son environnement et que malgré le racisme, l’oppression et la diffamation dont sont victimes certains de ces peuples à travers le monde, ils continuent de lutter pour préserver et transmettre leurs savoirs.
Lorsque je me sens effrayée et désespérée par l’absurdité de la société dans laquelle je vis, j’imagine parfois que je m’en échappe pour me réfugier auprès des Imraguens du Banc d’Arguin, des Kalinia sur le fleuve Maroni ou des Cunas dans l’Archipel des San Blas… l’espace de quelques minutes, je coupe les ponts avec cette réalité qui m’angoisse et trouve du réconfort dans mes souvenirs… C’est donc avec un réel plaisir que me suis plongée dans la lecture de La femme feuille, le tout premier roman de Charles, qu’il m’a offert à l’occasion de nos retrouvailles cet été…
La femme feuille c’est Magali, une jeune étudiante en ethnologie qui quitte la métropole le temps des vacances d’hiver pour rejoindre son père, gendarme expatrié en Guyane Française, et passer ses congés en famille. Passionnée par les peuples autochtones en particulier, elle espère bien profiter de son séjour dans la forêt amazonienne pour partir à la rencontre de certaines tribus et assister à quelques uns de leurs rites de passage qui l’intriguent et la passionnent depuis le début de ses études. Une rencontre fortuite lui permettra de réaliser ce rêve et bien plus encore… puisqu’elle se retrouvera malgré elle et ce pendant une durée indéterminée à partager le quotidien de différentes tribus de la forêt Amazonienne, dont l’une des plus isolées au monde, connue sous le nom des “Hommes Feuilles”. Cette expérience fera basculer la vie de Magali à tout jamais, pour le meilleur et pour le pire…
Bien qu’il s’agisse d’une fiction, les mésaventures de Magali semblent si réelles qu’elles nous font palpiter le coeur, nous émeuvent et nous donnent le sentiment d’être en plein coeur de la forêt Amazonienne… Grâce à ses connaissances ethnologiques, acquises lors des nombreux séjours qu’il a effectué en Amazonie, Charles Hervé-Gruyer a su transmettre à travers ce récit des détails fascinants sur le mode de pensée, la culture, les relations sociales et le rapport à la nature de ces peuples avec qui il a tissé des liens uniques. En plus de nous faire voyager dans d’autres contrées avec sa plume pleine de poésie, l’auteur nous emmène au plus profond de nous-même, là où subsistent encore les racines de la nature…
Aussi inspirant qu’engagé, je recommande ce roman à quiconque aimerait en savoir plus sur certains peuples d’Amazonie tout en se laissant porter par une histoire pleine d’amour et de douceur de vivre…
Merci Charlie…
Cet article a été publié dans le cadre de l’éco-défi « Découvrir des lectures inspirantes et engagées« . Hier, Allegra de Small & Beautiful nous présentait Craddle to Craddle : créer et recycler à l’infini et demain Emma de Planet Addict nous parlera de La magie du rangement de Marie Kondo.
