Site icon Échos verts

Le racisme au cœur des exhibitions et zoos humains

Avertissement:


Iels s’appelaient Ota Benga, Moliko, Tambo, Sarah Baartman et Petite Capeline. Iels venaient respectivement du Congo, de Guyane, d’Australie, d’Afrique du Sud et de Patagonie. Iels font partie des dizaines de milliers d’adultes, d’adolescent·es, d’enfants et de bébés exhibé·es dans parcs zoologiques, des freak shows (foire aux monstres), des cirques, des cabarets, des cours royales ou des expositions coloniales à travers l’Europe, les USA et le Japon à partir du 15e siècle et ce jusqu’à l’aube du 21e siècle. Bien qu’on connaisse leur nom, l’histoire d’Ota Benga, de Moliko, de Tambo, de Sarah Baartman et de Petite Capeline reste aussi méconnue du grand public que celle des dizaines de milliers d’autres êtres humains anonymes exhibé·es au cours des siècles derniers, en raison de leurs particularités physiques et/ou de leurs origines ethniques. Pourtant, placés derrière des enclos ou projeté·es sur scène, ces victimes invisibilisées de l’histoire coloniale ont été observées et photographiées par des dizaines de millions de spectateurices mais aussi mesurées, palpées voire disséquées par de nombreux·ses scientifiques. Intimement liées au colonialisme, le décryptage des exhibitions humaines est indispensable à la compréhension du racisme scientifique et ordinaire.

Au-delà des « zoos humains »
L’expression « zoos humains » couramment utilisée pour évoquer l’ensemble des exhibitions humaines est quelque peu réductrice. Bien que nombre d’autochtones aient été exhibé·es dans des parcs zoologiques, contre leur gré et à la manière d’animaux non-humains, d’autres ont fait partie de troupes itinérantes et de spectacles dans des cirques, des cabarets, des expositions coloniales ou universelles. Même si leurs conditions de travail et de vie n’étaient pas à la hauteur des promesses qui leur avaient été faites, certain·es se sont rendu·es en Europe ou aux USA volontairement dans le but de partager leur culture. De plus, le concept de zoos humains rappelant inévitablement celui des zoos animaliers, il renvoie à l’idée selon laquelle toustes les autochtones exhibé·es étaient enfermé·es dans des cages ou des enclos 24h/24, ce qui n’était pas forcément le cas et quand bien même ça l’était, iels ne recevaient pas les mêmes soins et attentions que les autres animaux. Se limiter à une discussion des « zoos humains » nous empêcherait par ailleurs de considérer la diversité, la complexité et l’évolution des modèles d’exploitation des autochtones exhibé·es. Les zoos humains ou parcs zoologiques ne sont donc qu’un lieu de divertissement parmi d’autres au sein desquels des dizaines de milliers d’autochtones ont été exploité·es.    
Anonyme. « Jardin Zoologique d’Acclimatation ». Lithographie. 1880-1900. Paris, musée Carnavalet.

Exhiber l’Autre

L’exhibition de peuples considérés comme « exotiques » a vu le jour à la fin du 15e siècle à l’époque où les premiers colons Européens « découvrent » ce qu’on appelle alors le Nouveau Monde. De leurs expéditions outre Atlantique, ils ramènent non seulement des produits comestibles ou décoratifs mais aussi des membres de peuples Inuits, Aztecs ou encore Tupinambas qui sont exhibé·es dans les cours royales d’Europe. Au fil des siècles, ces exhibitions à caractère privé se transforment en spectacles populaires au cours desquels sont mis en scène des humain·es alors considéré·es comme anormales·aux en raison de leur apparence physique. Ainsi, aux côtés de peuples autochtones figurent notamment des jumelleaux siamois·es, des femmes à a barbe, des personnes atteintes d’albinisme, de nanisme ou encore d’hypertrichose. Quelles que soient leurs particularités physiques, ces hommes et ces femmes sont présenté·es comme des anomalies sauvages, monstrueuses voire dangereuses méritant d’être exhibées tels des êtres inférieurs. C’est ainsi que, peu à peu, se diffuse l’idée ethnocentrique selon laquelle il y aurait d’un côté de l’échelle évolutive des peuples civilisés et à son extrémité les Autres, des individus « étranges », « primitifs » voire « quasi-humains ».

Des défilés aux zoos humains

Des défilés au sein de cours royales aux zoos humains en passant par des freak shows, des expositions coloniales, des cirques ou encore des cabarets, une diversité de moyens a été employés pour mettre en avant les particularités physiques et les origines dites « exotiques » de ces humain·es traité·es tels des objets de divertissement. Alors qu’au cours de spectacles était attendu d’elleux des performances acrobatiques ou artistiques, les autochtones exhibé·es dans des cages et des enclos de parcs animaliers étaient supposé·es reproduire leur routine dans un ersatz de leur environnement d’origine. Vêtu·es de tenues traditionnelles, iels allaitaient, préparaient à manger, fabriquaient divers objets, etc., sous le regard curieux, moqueur ou voyeuriste des visiteur·ses qui pouvaient leur jeter de la nourriture et les photographier à loisir, comme iels le faisaient avec les animaux non-humains enfermé·es quelques cages plus loin.

Carl Hagenbeck
Concepteur et directeur de cirques et de parcs zoologiques, l’allemand Carl Hagenbeck a joué un rôle majeur dans le développement des zoos humains. Désireux de montrer « le sauvage » et « l’exotique » aux pays industrialisés, il fait partie des premiers Européens à avoir ramené de force, à la fin du 19e siècle, des autochtones des différentes régions du monde d’où il capturait également des animaux sauvages.

Fascination du public

Au cours des 19e et 20e siècles, les zoos humains deviennent une forme de divertissement de masse attirant plusieurs centaines de milliers de visiteur·ses européen·nes curieux·ses de voir de leurs propres yeux et à moindre frais des peuples de contrées « exotiques ». Pour le public, ces exhibitions dites ethnographiques sont non seulement l’occasion de découvrir des mœurs étrangères mais également de nourrir certains fantasmes érotiques face à des corps de femmes dénudées, parfois présentées dans des positions suggestives sur les affiches publicitaires. En réalité, les autochtones qu’iels observent jouent un rôle imposé par leurs recruteurs afin de nourrir et renforcer l’idée selon laquelle ces peuples originaires de terres désormais colonisées seraient des êtres sauvages et non civilisés aux coutumes arriérées voire violentes. On leur impose par exemple de prendre part à des combats ou bien encore de consommer de la chair humaine alors qu’iels ne sont pas cannibales. Ainsi, l’intérêt du public pour ces exhibitions repose essentiellement sur la manipulation de leur imaginaire et la présentation mensongère de mœurs qui n’en sont pas.

Motivations politiques

Pour les Occidentaux à la tête de ces zoos et autres exhibitions humaines, les motivations sont à la fois politiques et économiques. Présenter différents peuples autochtones de terres colonisées comme étant sous-développés voire dangereux permet en premier lieu de renforcer le sentiment de supériorité des Européen·nes et le bienfondé du colonialisme. En France comme en Belgique, les autorités se positionnent même comme des âmes charitables souhaitant faire de ces individus dits « sauvages » des citoyen·nes « civilisé·es ». Aux États-Unis, l’Exposition universelle de Saint Louis qui se tient en 1904 est l’occasion pour le pays de se présenter comme une nouvelle puissance impériale à l’étranger, en exhibant des Igorot des Philippines, territoire acquis quelques années plus tôt. De même, en exhibant des Congolais, la Belgique Impériale souhaite affirmer sa domination des terres qu’elle a colonisées. Ainsi, en Europe comme aux États-Unis, ces exhibitions humaines se révèlent être au cœur d’une propagande visant à légitimer et développer la colonisation tout en renforçant la souveraineté des nations colonisatrices.

Motivations scientifiques

Après s’être intéressé·es aux caractéristiques culturelles et physiques de diverses populations à travers le monde, c’est à travers le prisme des « races » que les scientifiques commencent à examiner différents peuples à partir du 19e siècle. Certain·es anthropologues sont désormais convaincu·es que la « race » à laquelle appartiendrait un être humain serait à l’origine des différences fondamentales entre les peuples. Les zoos humains offrent alors aux chercheur·ses en anthropologie physique une opportunité unique d’observer de près des « spécimens » de populations habituellement étudiées à distance par le biais de récits, d’écrits, d’objets et d’ossements humains rapportés d’expéditions de simples voyageur·ses. Ainsi, les corps des autochtones exhibé·es deviennent des objets de recherche qui, en plus d’être soumis au regard voyeuriste du public, sont contraints à des mesures anthropométriques. Guidé·es par le principe de classification des taxons de Blumenbach, les anthropologues notent la forme et la taille du crane mais aussi la couleur de la peau, des cheveux et des iris des individu·es étudié·es. Par ailleurs, les scientifiques s’assurent de récolter un maximum de données pour conserver une trace des populations qu’iels croient vouées à l’extinction en raison de leur supposée incapacité à s’adapter aux changements portés par des populations considérées comme étant supérieures et civilisées. Les données récoltées au cœur des zoos humains jouent par conséquent un rôle important dans la théorisation de la « hiérarchie raciale » et la légitimation des « races » en tant que catégorie de différenciation entre les êtres humains.

Du racisme scientifique au racisme populaire et ordinaire

Qu’iels soient sur scène ou dans des enclos, les autochtones sont exhibé·es de manière à renforcer leur altérité ainsi que leur supposée appartenance à des « races » humaines inférieures et non civilisées. Ces idées évolutionnistes sur la « race » sont de surcroît véhiculées par la presse dont les articles et les illustrations participent à l’essentialisation des autochtones en tant qu’êtres sauvages, sanguinaires voire dangereux au mode de vie primitif et aux coutumes cruelles. Exposé·es à des images, des mises en scène et des textes dégradants où les autochtones sont réduits à l’état d’objets et déshumanisé·es, les mentalités des citoyen·nes des pays occidentaux s’imprègnent inévitablement de croyances racistes et d’un sentiment de supériorité. Ainsi, il devient tout à fait normal et acceptable de traiter certains peuples avec dédain et de leur renier des droits pourtant accordés à d’autres.

Les souffrances des autochtones exhibé·es

Qu’iels soient venu·es de leur propre gré ou emmené·es de force, les autochtones exhibé·es à travers les empires coloniaux ont subi d’immenses souffrances, et cela avant même d’être mis·es en scène. À la suite du succès des premières exhibitions humaines, des recruteurs sont missionnés de ramener par bateau des autochtones des quatre coins du monde. Généralement réticent·es à l’idée d’entreprendre un tel voyage, on tente de les rassurer et de les motiver en leur expliquant qu’il s’agit de missions temporaires visant à promouvoir et présenter leur culture aux peuples occidentaux désireux de les rencontrer. On leur promet un contrat, un salaire, de bonnes conditions de vie et un « ticket retour » quelques semaines ou mois plus tard. Alors que certain·es se laissent convaincre et suivent les recruteurs de leur plein gré, d’autres sont arraché·es de force à leur communauté qui observe, impuissante, l’enlèvement des siens, dont des familles entières.

Les quelques semaines de trajet en bateau qui s’en suivent ne sont pas moins traumatisantes. Les conditions de traversées sont épouvantables : en plus d’être entassé·es dans les cales telles des marchandises, les autochtones sont alors exposé·es à de nouveaux virus auxquels nombre d’entre elleux succombent. Les corps des défunts sont alors jetés par-dessus bord, faisant fi de toute tradition mortuaire des cultures auxquelles appartiennent les victimes et leurs proches. Les survivant·es sont affaibli·es et si cela n’avait pas déjà été le cas, iels prennent conscience du manque d’égard des recruteurs pour leur vie. 

À leur arrivée en Europe ou aux États-Unis, leurs conditions de vie au sein de parcs zoologiques ou de troupes itinérantes ne sont pas forcément meilleures. Déjà affaibli·es par la traversée et exposé·es à d’autres maladies, certain·es autochtones meurent peu de temps après leur débarquement. Se retrouvant par ailleurs dans des pays dont iels ne parlent pas forcément la langue, dans lesquels iels n’ont aucun droit ni relation, voire aucun moyen financier, iels sont dépourvu·es de toute autonomie et particulièrement vulnérables au pouvoir qu’exercent sur elleux leurs recruteurs. Iels se retrouvent ainsi obligé·es de répondre à leurs exigences dans l’espoir de pouvoir être ramené·es chez elleux à l’issu de leur « contrat », comme on le leur a promis.

Quel que soit leur contexte d’exhibition, les autochtones se doivent de jouer un rôle renforçant l’idée selon laquelle iels appartiendraient à des « races » primitives, moins intelligentes, évoluées et civilisées que les peuples Occidentaux. Essentialisées, les personnes exhibées sont dépouillées de leur identité et présentées comme des membres de groupes homogènes dépourvues de toute individualité. On va jusqu’à changer leur nom afin de mettre davantage l’accent sur leur « étrangeté » et leur rôle en tant qu’objet de divertissement. Les rôles qu’iels doivent jouer et les numéros qu’iels doivent effectuer sont par ailleurs le plus souvent imaginés non pas pour valoriser les connaissances et compétences propres à leurs cultures mais au contraire pour les ridiculiser, les animaliser, les déshumaniser. Au cours de certaines exhibitions, sont réunis dans un même lieu des peuples humains et des animaux non-humains de même zones géographiques et les premiers sont traités comme les second par le public qui leur jette des cacahouètes et les photographie librement. S’ajoutent à ces humiliations les prises de mesures corporelles évoquées précédemment auxquelles doivent se soumettre les autochtones au nom de la science.

Bien que certain·es autochtones soient vacciné·es une fois en Europe ou aux USA – non pas pour protéger leur santé mais surtout pour préserver ce que l’on considère alors comme de précieuses marchandises –, beaucoup d’enfants et d’adultes tombent gravement malades et meurent dans les jours, semaines ou mois suivant leur débarquement. Déjà affaibli·es par la traversée, iels peinent à retrouver des forces en raison du froid, de leurs conditions de vie et de travail et des humiliations qu’iels subissent au quotidien. Comme au cours des traversées en bateau, aucun respect n’est accordé aux rituels mortuaires des cultures auxquelles appartiennent les victimes. Plusieurs victimes sont même inhumées dans des terres « non sacrées » réservées aux personnes ayant commis des adultères ou des suicides. Alors que leurs compagnes·ons décèdent au fil du temps, les survivant·es souffrent de plus en plus de solitude sur ces terres étrangères où iels sont isolé·es et marginalisé·es.

Une fois libéré·es de leurs obligations, certain·es autochtones exhibé·es finissent par rentrer chez elleux où, en plus de peiner à se réintégrer à leur communauté, iels transmettent à leur tour des virus qui vont jusqu’à décimer un peuple entier (les Fuégiens) et un traumatisme qui deviendra intergénérationnel, notamment chez les Kalinas. D’autres tentent non sans mal de se forger une nouvelle vie en Europe ou aux USA où la popularisation du racisme ne facilite pas leur intégration. Alors que certain·es comme le Kanak Marius Kaloie, exhibé en France, parviennent à se faire une place dans la société, d’autres comme Ota Benga, pygmée du peuple Mbuti exhibé aux USA, finissent par se suicider. 

Exhibés devenus recruteurs  
Bien que la majorité des recruteurs étaient des Blancs, dans de rares cas, des membres de peuples autochtones participent au recrutement de « figurants » pour différentes exhibitions humaines : ils sont particulièrement bien placés pour trouver des personnes présentant les qualités recherchées. C’est notamment le cas de Jean Thiam, bijoutier sénégalais exhibé en Europe à la fin du 19e siècle devenu chef-recruteur auprès d’entrepreneurs français.

Le déclin des exhibitions humaines

Comment se fait-il qu’au cours d’un siècle et demi, approximativement 35 000 êtres humains exhibés sous le regard de plus d’1,4 milliard de visiteurs aient été ainsi traités sans qu’aucune voix de protestation ne s’élève ? L’étendue de ces exhibitions humaines ainsi que la propagande exercée par les états coloniaux ainsi que les images et textes médiatiques participent à la normalisation de la déshumanisation et de l’exploitation de peuples autochtones, rendant difficile tout regard critique sur une pratique devenue populaire, ancrée dans la culture de masse et considérée comme une source de divertissement.

Malgré tout, des voix dissonantes finissent par se faire entendre, à commencer par celles de chercheur·ses qui remettent en question la valeur scientifiques des observations et informations réunies par les anthropologues. Par ailleurs, des membres du public comme des médias s’insurgent de l’état de certaines personnes exhibées dont les souffrances marquant leurs corps et leurs regards ne peuvent plus être ignorées. Aux États-Unis, l’exhibition du jeune Ota Benga enfermé aux côtés d’un orang-outan dans un enclos du zoo du Bronx provoque l’outrage d’ecclésiastiques afro-américains dont les protestations conduisent à la libération définitive du jeune pygmée. En France, au cours des années 1920 et 1930, les protestations de groupes anti-impéralistes participent également à la remise en question du bienfondé des exhibitions humaines. Des autochtones exhibé·es se rebellent également, attirant notamment l’attention de la commission des droits humains.

Par ailleurs, les deux guerres mondiales et la montée du nazisme freinent considérablement la possibilité de faire venir des autochtones d’autres continents en Europe, limitant ainsi inévitablement le nombre d’exhibitions humaines. De plus, le développement du cinéma ainsi que du tourisme international réduisent l’intérêt du public pour ce type d’exhibition puisque les plus privilégié·es peuvent désormais observer l’Autre à travers des scénarios encore plus divertissants sur un écran ou aller à sa rencontre dans son environnement d’origine.

Le « village congolais » aménagé au sein de l’Exposition internationale et universelle de Belgique de 1958 est souvent présentée comme la dernière exhibition humaine. Pourtant, le « village de Bamboula » regroupant des Ivoirien·nes au sein du parc zoologique « Safari Africain » (désormais appelé « Planète Sauvage ») près de Nantes, en 1994, ainsi que l’exposition sur les Bakas du Cameroun à Yvoir, en Belgique, en 2002, rappellent inévitablement les fondements des exhibitions humaines. En effet, les Ivoirien·nes comme les Bakas sont à leur tour mis·es en scène de manière à perpétuer certains stéréotypes raciaux dans des lieux habituellement ou autrefois réservés aux animaux.

Les vestiges des exhibitions humaines

Bien que l’existence d’exhibitions humaines puisse sembler improbable de nos jours, il y a dans nos rapports actuels aux peuples autochtones des relents indéniables de cette époque où ces « Autres » étaient des objets de curiosité que des visiteur·ses pouvaient observer et photographier moyennant quelques pièces. L’industrie du tourisme, en particulier dans les régions du monde victimes de la colonisation, perpétue cette tradition voyeuriste permettant à des touristes privilégié·es de visiter des favelas à Rio, des bidonvilles à Mumbai ou encore des villages artificiels de la tribu Kayan dans le nord de la Thaïlande. Ces visites guidées, souvent orchestrées par des agences spécialisées, permettent selon les endroits de découvrir les habitations et d’avoir un aperçu du mode de vie et de certaines traditions de ces populations issues non seulement d’une autre culture mais également d’une autre classe sociale : il s’agit-là de populations pauvres et vulnérables dont l’économie du pays subit aujourd’hui encore les conséquences du colonialisme et du néo-colonialisme. Ce type d’activité touristique perpétue l’idée selon laquelle il est tout à fait acceptable que des autochtones et des populations pauvres en particulier se mettent « en scène », dans leur milieu d’origine ou un environnement reconstitué, pour assouvir la curiosité des membres de populations plus privilégiées.

Revenons également sur l’exposition des Bakas dans le parc animalier belge de Champalle, à Yvoir, en 2002. Cette exposition ayant pour but de récolter les fonds nécessaires à la construction d’infrastructures médicales et scolaires dans le sud du Cameroun, son responsable Louis Raets avait jugé judicieux de faire venir 8 Bakas du pays et de les installer au sein du parc animalier non pas pour expliquer leurs besoins et difficultés ou présenter leur culture mais simplement pour chanter et danser, afin d’attirer l’attention des visiteur·ses. Malgré les intentions louables du projet (récolter des fonds), son exécution rappelle l’attitude deshumanisante des organisateurs d’exhibitions humaines.

Ainsi, de nos jours, sous couvert d’aider des populations pauvres, des Occidentales·aux privilégié·es considèrent qu’il est tout à fait acceptable de visiter leurs habitations, d’observer leurs rituels et traditions, voire de les photographier et de les questionner sans respect aucun pour leur intimité ni leur vie privée. Imaginons un instant que soient organisées des visites guidées de quartiers défavorisés en France et qu’on exige de leurs habitants n’ayant aucune autre source de revenus la création de spectacles aux allures « authentiques » pour obtenir des dons de visiteur·ses curieux·ses de découvrir « d’autres cultures » tout en faisant une « bonne action »… Pourquoi cela nous paraîtrait-il humiliant et dégradant alors qu’au-delà de nos frontières ces mêmes pratiques avec d’autres groupes humains est largement accepté ?

Il existe bien des manières de soutenir des populations pauvres autrement qu’en les obligeant à s’exposer au regard voyeuriste de personnes privilégiées. Alors que le désir de mieux connaître ces populations « étrangères » est souvent invoquée pour justifier ces visites – comme à l’époque des exhibitions humaines –, reconnaissons que quelques heures d’interactions dans un environnement artificiel ou contrôlé ne nous disent pas grand-chose d’une personne. Car n’oublions pas qu’au sein de ces communautés présentées comme des masses homogènes, se trouvent avant tout des individu·es dont l’identité et les aspirations ne peuvent être réduites à la culture qu’iels incarnent. Rappelons également qu’à la manière des autochtones exhibé·es par le passé, les personnes observées au cours de ces visites touristiques se retrouvent à jouer un rôle – ou tout du moins à mettre en avant des aspects spécifiques de leur mode de vie – et sont ainsi souvent essentialisées afin de répondre aux attentes des visiteur·ses avides d’ « exotisme ».

Les exhibitions humaines, telles qu’elles ont été développées par les Empire coloniaux, n’existent plus depuis quelques décennies. En revanche, leurs conséquences sur la perception des autochtones à travers le monde, sur notre relation à l’ « étranger » ainsi que leur rôle dans la popularisation du racisme se font ressentir encore aujourd’hui et ne sont pas prêtes à disparaître. Par ailleurs, chaque pays colonisateur doit entamer ou poursuivre son travail de « réparation », en reconnaissant les violences qu’ils ont fait subir à des dizaines de milliers d’autochtones, en présentant des excuses à leurs descendant·es, en retirant des musées les corps et les artefacts obtenus et exposés sans le consentement des personnes et cultures concernées et en rapatriant vers leurs terres natales les dépouilles des autochtones exhibé·es afin que leurs corps puissent être enterrés dans le respect de leurs traditions, auprès des leurs.

POUR EN SAVOIR PLUS

Deux lectures accessibles :

Exhibés de Rosy Haustant – dans ce roman inspiré de faits réels, Rosy Haustant dépeint les horreurs de l’époque des zoos humains. Elle imagine les voix de la tristement célèbre Sartjie Baartman mêlée à celle de deux autres autochtones exhibés et humiliés, ainsi qu’à celle d’un propriétaire de zoo humain.

D’onyx et de bronze – histoires de zoos humains de Siybille Titeux de La Croix et Amazing Améziane – s’inspirant également de faits réelles c’est ici sous forme de bande dessinée que les autrices-illustratrices dépeignent les moyens employés par les Blanc·hes pour déshumaniser, objectifier, humilier, exploiter et violenter d’autres humain·es en plein jour, sous le regard curieux voire dénigrant de millions de personnes et en toute légalité.

Références :

Aviez-vous déjà entendu parler des exhibitions humaines ? Quels liens voyez-vous entre les exhibitions coloniales d’hier et le tourisme international d’aujourd’hui ?
Quitter la version mobile